C’est vrai !… Pourquoi avais-je l’air triste ?… Et pourquoi l’apparence de cette tristesse n’était-elle rien auprès de la tristesse même qui me pénétrait et de l’amertume dont s’enflaient et crevaient goutte à goutte, au plus profond de mon cœur, les petits flots empoisonnés ? — Pourquoi ?… Parce que j’avais maintenant la certitude que mon mari n’était pas un assassin ? Car c’était pour cela… seulement pour cela… Je ne savais plus maintenant ce qu’avaient pu être mes craintes… — mes espérances !… — Je ne savais plus si ma vie se nourrissait depuis quelques semaines d’imaginations absurdes ou des plus profondes et poignantes réalités sentimentales. Le fait seul m’apparaissait dans son évidence, brutal et nu comme la lumière de cette lampe ; et ma douleur devant lui ne pouvait être que grotesque ou que monstrueuse. Je le compris… il ne me fut plus possible de comprendre autre chose. Et, voulant me défendre de moi-même et de tout ce que j’éprouvais d’effrayant, je criai presque :
— Triste ! moi !… après ce que tu viens de me dire !… Triste !… ah ! par exemple !…
Et voici que, soudain, je me mis à rire. C’était un rire terrible et violent qui ne pouvait plus s’apaiser. Je riais sur Fabien et sur son visage satisfait. Je riais plus encore sur moi-même et sur mes grandes émotions. Et ce rire, qui secouait convulsivement mes épaules, faisait monter à mes yeux des larmes brûlantes tandis que le spasme du sanglot serrait dans ma gorge son nœud dur et douloureux.
— A la bonne heure, s’exclama Fabien tout épanoui. Vois-tu… J’ai été comme toi d’abord… Le contentement semblait m’abrutir. Je n’ai bien compris qu’au bout d’un instant. Mais alors, dame, j’ai été pris d’une espèce de folie. Comme toi, vois-tu… tout à fait comme toi.
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* *
… Je ne sais plus le nom de ce restaurant vers lequel nous allions par les petites rues obscures, ni tout ce que Fabien me racontait de sa vieille renommée et des personnages importants de la ville qui ont coutume d’y fréquenter. Mais je me rappelle bien l’entrée dans la salle basse, pleine et chaude, le gros tapage des voix et des vaisselles, l’odeur des nourritures dans laquelle se mêlait à l’acidité des plats vinaigrés, le relent de l’huile bouillante et le fumet lourd des gibiers. Je me rappelle cette vapeur qui flottait, faite de l’exhalaison des plats et des haleines et de la fumée du tabac, cette vapeur embuant aux murs les grandes glaces encadrées de guirlandes peintes, de fruits, de jeunes femmes coiffées du ruban provençal, et qui noyait également dans son opacité les figures décoratives, aux couleurs crues, et les visages vivants, enluminés avec violence. Et je me rappelle le soin que prit Fabien de choisir, pour nous y installer, une table qui fût bien en vue, au beau milieu de la salle.
Il appela le garçon ; il lui donna ses ordres à voix très haute, satisfait de voir que la plupart des dîneurs se retournaient vers lui ; et le regard qu’il promena sur tous, quand il fut assis, était un regard triomphal. En ce moment il était plus heureux encore qu’il n’avait pu l’être en recevant la lettre de Fardier, et plus heureux que tout à l’heure, en me faisant son récit haletant de fièvre et de joie. Véritablement son apparence était celle de la résurrection. Il semblait de minute en minute s’épanouir davantage. Il prenait sa revanche de ces quelques semaines pendant lesquelles il avait vécu, terré, caché, se mourant de honte et de peur, à imaginer autour de lui le sourire et la raillerie des hommes ; il la prenait avec éclat, sans mesure et presque insolemment.
Je m’étais assise de façon à tourner le dos à la salle. Parmi tant de visages qui nous entouraient je ne voyais devant moi que le visage de Fabien ; parmi tant de gestes qui s’accomplissaient, je ne voyais que ses gestes. Chacun exprimait l’orgueil, la satisfaction absolue, la suffisance mesquine et profonde. La manière qu’il avait de trancher son pain, d’attirer à lui la salière, de reposer fortement son verre sur la table, révélait, me semblait-il, mieux qu’aucune parole, de quelle étoffe grossière était faite sa joie… Et je pensais que, dans la même étoffe, avait été taillé et façonné son désespoir, ce désespoir sur lequel je m’étais penchée et dont j’avais nourri ma vie la plus frémissante et la meilleure pendant tant d’heures qui me paraissaient belles.
Je commençais maintenant à me rappeler ces heures-là. Je ne faisais que commencer… Dans cette salle bruyante et chaude, dont l’air s’épaississait d’odeurs désagréables, je les retrouvais l’une après l’autre, ces heures d’angoisse et de tourment, redoutées d’abord, et qui peu à peu m’étaient devenues si chères… Je n’avais devant moi que le visage de Fabien, mais quand il avançait ou tournait la tête, ce qui, dans son agitation, lui arrivait à tout moment, un autre visage m’apparaissait dans la glace étroite, gravée d’étoiles mates, qui décorait derrière lui le pilier octogone, un visage pâle, avec des yeux un peu élargis et fixes. Ces yeux, qui étaient les miens, étaient aussi les yeux de maman que je croyais revoir. Ils contenaient ma vie tout entière, ils l’expliquaient toute. Ils étaient à la fois avides et résignés, exigeants et craintifs. Et je n’avais jamais su voir comme aujourd’hui qu’à leur humilité soumise pouvait se mêler un désarroi infini et qu’ils se troublaient à la fois des plus étroits scrupules et de passionnées inquiétudes.
La tête de Fabien, se tournant et s’agitant sans repos, me cachait ces yeux un instant, et puis de nouveau, je les voyais m’apparaître confusément dans l’eau de la glace obscurcie de vapeurs et de fumées. Et ce qui vivait en eux maintenant, ce n’étaient plus que ces dernières semaines, ce n’étaient que ces dernières heures de mon existence… Un temps bien court, plus vaste cependant que tout le reste des jours où j’avais respiré sur la terre. Je me souvenais… je continuais de me souvenir… Il y avait eu cette nuit à Lagarde… l’horreur de cette nuit ! Il y avait eu, mystérieuses, menant mes gestes, dictant mes paroles et cependant comme inconnues à moi-même, ma résolution soudaine de ne pas abandonner Fabien, ma volonté de le suivre. Il y avait eu… Mais tant de choses aboutissaient à une seule… — et c’est une pensée unique à présent qui me torturait, c’est parmi tous ces souvenirs le souvenir d’une seule minute — il y avait eu, devant cette douleur que je voyais si grande, si absolue, capable d’enrichir de ses tourments l’âme la plus misérable, il y avait eu mon amour, l’élan merveilleux de mon amour. — Et maintenant il y avait cela seulement ; la révélation que cette âme n’avait pas changé, la certitude qu’elle ne changerait pas. Il y avait cela… rien que cela.