— Appelez-moi François, je vous prie.

— Au revoir, François.

— Et dites-moi à jeudi.

— Je ne le dirai pas.

— Soit, mais vous viendrez, et c’est l’essentiel. A jeudi, Alvère.

Il partit, désinvolte et las, souple dans sa démarche, mais courbant malgré sa jeunesse ses épaules trop étroites. Un instant, je demeurai sous le vieil ormeau dont l’ombre était ronde à mes pieds comme le cercle magique des enchantements…

Et cette rencontre-là fut suivie de toutes les autres.

*
* *

J’allai le jeudi sur ce chemin de Saint-Étienne qui semble un chemin des premiers temps du monde, tant le fleuve tumultueux et les arbres pressés y ont de désordre et de sauvagerie, et je retournai peu de jours après dans la vallée où repose la Chartreuse abandonnée ; mais cette fois je n’étais plus seule et je n’observais plus l’ombre bourdonnante, les pierres sèches où glisse la couleuvre. François Landargues tenait mon bras et s’y appuyait quelquefois. Il ne me parlait pas d’amour, il ne m’en a jamais parlé ; mais, chaque jour plus confidentiellement, cela du moins me paraissait ainsi, nous nous entretenions un peu de moi et beaucoup de lui-même.

Il ne croyait à rien, ni en lui, ni hors de lui, ni sur la terre, ni ailleurs. Je crois qu’il était très intelligent ; je crois aussi que sa maladie, affectant tout à la fois le cœur et les nerfs, lui donnait une grande amertume et des irritations par lesquelles s’était détruit tout ce qu’il pouvait avoir de tendresse. Et je crois enfin qu’il restait seulement capable, dans ses goûts et ses désirs, d’une certaine violence sèche et passionnée. Mais comment le juger aujourd’hui et que pouvait valoir mon petit jugement d’alors ? Je sais seulement que certaines de ses phrases et de ses façons me déplaisaient jusqu’à ne pouvoir le cacher, et je sais que j’en rapportais d’autres au fond de ma pensée pour en entretenir jusqu’au moment de le revoir ce trouble émoi qu’il m’inspirait.