Il disait trop souvent avec une trop parfaite sincérité :
— Il ne m’est possible d’aimer personne. Mes parents moins que les autres, parce que je les connais mieux. Et je n’ai pour moi-même que peu de sympathie.
Mais il disait aussi :
— Je ne suis qu’un malheureux. J’ai des heures d’abattement qui vont jusqu’au désespoir. Cela me fait du bien, Alvère, ces promenades avec vous, et de voir votre indignation si gentille quand je dis ce que je pense, et d’entendre quelquefois vos petits mots raisonnables.
Je rentrai chez moi toute incertaine et enfiévrée. Maman était assise dans son fauteuil. Avec des bouts de laine de toutes couleurs, achetées par écheveaux dépareillés aux bonnetiers ambulants, elle nous tricotait pour l’hiver d’étranges pèlerines ; nous ne pourrions évidemment les mettre que dans la maison, mais elles seraient chaudes et peu salissantes. Elle me demandait :
— D’où viens-tu encore, ma petite fille ? Je n’aime pas à te voir courir seule et si tard dans la campagne. J’ai peur pour toi des mauvaises rencontres.
— Laissez donc ! intervenait Guicharde. La campagne est sûre et Alvère, à pied, ne peut aller bien loin ; la marche lui fait du bien. Voyez comme ses yeux brillent et comme elle est animée !
Le regard qu’elle posait sur moi était tout plein d’une tendresse déjà maternelle ; quelquefois, il se mêlait à cette tendresse une espèce de pitié douloureuse et je connaissais alors que Guicharde était dans ses mauvais jours. A trente ans passés, elle souffrait de ne pas avoir connu de joie et de n’avoir pas de joie devant elle. Le plus souvent elle triomphait de cette amertume ; mais il advenait parfois qu’elle en fût tout envahie et suffoquée. A sa peine se mêlait je ne sais quelle fureur de l’éprouver qui faisait ses yeux presque effrayants. Alors, n’imaginant ma vie que semblable à la sienne, elle étranglait de sanglots en me regardant. J’étais elle-même avec dix ans de moins, et je ne sais vraiment sur laquelle de nous deux elle s’apitoyait le plus. Mais alors, elle se fondait toute d’indulgence et de douceur et je la chérissais plus pour ces instants éperdus que pour toute sa raison qui cependant nous était précieuse.
— Laissez… Cela lui fait du bien… Où as-tu été ce soir, Alvère ?
Je le disais, et toujours avec franchise, mais je ne disais pas qui j’avais rencontré. Le soir seulement, me glissant auprès de maman déjà couchée, tandis que Guicharde vérifiait en bas la fermeture des portes et des volets, j’avouais tout bas :