— J’ai revu François Landargues.
— Encore !… s’émerveillait ma pauvre maman. A-t-il au moins été bien aimable ?
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Un jour vint cependant où je sentis que cette confidence ne m’était plus possible : le jour où, pour la première fois, les lèvres de François touchèrent ma joue, puis mes lèvres, là-bas, près des ruines abandonnées de cette villa où tint sa cour le beau cardinal Julien de La Rovère. Alors mes promenades dans la campagne devinrent plus fréquentes, mais je cessai d’en indiquer l’endroit. Si j’étais montée vers les sauvages collines, je vantais au contraire les chemins humides et bas qui vont retrouver les ruisseaux de la plaine ; et si j’étais allée dans la plaine, je parlais des rochers de Mornas et de leurs belles couleurs de cuivre rouge et blond. Je mentais et je n’en avais point de déplaisir. Je n’avais pas de bonheur non plus. Une espèce de révolte me soulevait, mais je la tournais vers ma mère et vers Guicharde, et c’est d’elles que je jugeais nécessaire de me défendre.
Ainsi passèrent le mois d’août et les jours de septembre. François devenait plus avide de me voir et moi de le retrouver, et, si nous marchions côte à côte dans les chemins brûlés par l’été finissant, ou si nous allions nous asseoir dans les bois sur la terre odorante et broussailleuse, il nous advenait de laisser se prolonger entre nous un redoutable silence. Il m’oppressait soudain ; j’avais l’impression de m’y débattre, et, voulant qu’il se dissipât, je disais au hasard n’importe quelle petite phrase brusque et ridicule. Alors, François me regardait avec son irritant et douloureux sourire, et il me prenait dans ses bras.
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Il voulut une fois me mener dans ces bois d’où la vue est si belle et qui s’étendent au delà des carrières.
Je le retrouvai à la fontaine de Tourde. Il n’avait pas voulu prendre sa voiture, ne se souciant pas qu’un de ses serviteurs pût connaître nos rendez-vous, et nous gagnâmes le sommet de la montagne par un chemin pierreux et roide où les sauterelles abondantes qui se levaient sous nos pas faisaient en retombant le bruit de la grêle. Les petits chênes à cet endroit étaient durs et rabougris. Aucune ombre ne nous protégeait et je voyais se soulever les épaules de François qui haletait un peu sous le pesant soleil.
Enfin nous aperçûmes les grandes carrières montrant leurs blancheurs fraîches et leur profondeur sombre dans le rocher déchiré. Mais mon compagnon ne me conduisit pas de ce côté et je le suivis sur le chemin d’où l’on voit la plaine avec ses villages nager dans une vapeur bleue. Bientôt nous entrâmes dans le bois. La terre était couverte déjà de feuilles tombées. Il se levait de leur amas des souffles brûlants et l’on eût dit que, toutes craquelantes et sèches, elles n’étaient point consumées par les ardeurs du ciel, mais par un feu qui continuait de brûler sous la terre. François semblait triste et las et, me taisant avec lui, je laissais doucement sa main trop chaude caresser mon bras nu.
Or, dans cette solitude profonde, comme nous traversions une sorte de clairière, je fus surprise d’apercevoir un homme qui fouillait la terre d’un long bâton ferré. Il était vêtu misérablement d’un vêtement amolli qui avait la couleur flétrie des feuilles tombées. Et sous son feutre aux bords fatigués, avec ses bottes déformées, blanchâtres et fendillées, j’eus d’abord bien de la peine à reconnaître le docteur Fabien Gourdon. Mais François n’eut point cette hésitation. Une joie cruelle éclaira soudain son visage souffrant. Il s’approcha ; et savourant bien la confusion de l’autre, honteux d’être surpris ainsi dans sa tenue misérable de braconnier :