— Ah ! ne fixons pas de jour, m’écriai-je.

Déjà je courais dans le chemin. François marchait derrière moi, mais paisiblement et sans me poursuivre. Quand je fus dans le bois, j’eus peur de me perdre. Je m’arrêtai pour l’attendre. Je me retournai. Et l’air de contentement que je vis sur son visage me blessa d’une façon que je devais me rappeler bien souvent.

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Je me rappelle aussi, deux semaines après ce jour-là, un autre jour… François m’avait dit : « Je vous attends demain ! » Et ce demain était venu. Il pleuvait. C’était une de ces pluies d’automne abondantes et furieuses qui défoncent les routes et font s’écrouler dans la campagne les maisons fragiles, aux murs de terre et de cailloux. Je pensais :

— Si cela continue, je n’irai pas. Je ne pourrai pas y aller, et il le comprendra. On reconnaîtrait demain la trace mouillée de mes pas dans le couloir. On s’étonnerait de mes vêtements mouillés.

Et de chaque rafale, de chaque ruissellement plus fort s’écrasant sur le toit, giflant les murs, menaçant de crever les vitres, je tirais une espèce d’apaisement. Mais, vers le milieu de la journée, les gros nuages qui se précipitaient en remontant vers le Nord, cessèrent d’être suivis par d’autres nuages. Une teinte d’un gris doux et vite blanchissant s’égalisa dans le ciel. Le vent tomba. Avec une angoisse qui suspendait ma vie, je regardais s’éclaircir ces dernières brumes ; bientôt, le bleu pur du ciel transparut au-dessous ; peu à peu, les taches qu’il formait s’étendirent, se multiplièrent, et ce terrible azur, l’emportant enfin, remplit tout mon horizon, des toits les plus proches, ruisselants encore et lumineux jusqu’aux lointains sommets dont les chemins, et les arbres, et les pierres même, semblait-il, devinrent visibles.

Adélaïde ouvrit les fenêtres. Une odeur délicieuse montait de la plaine. On y retrouvait les aromes mêlés de la terre pénétrée d’eau et de toutes les herbes, mais par-dessus leur délicatesse la saveur plus forte de la menthe humide semblait perceptible aux lèvres et les faisait s’entr’ouvrir.

Je sortis sur la terrasse, et Guicharde vint avec moi. Le soleil déjà bas, qui maintenant se montrait, envoyait vers nous d’insoutenables brûlures, et l’ardeur qu’il avait tenue cachée durant cette triste journée cherchait en ces dernières minutes à se dépenser toute. De nos trois figuiers aux platanes de la route se répondaient des oiseaux éperdus. Mais bientôt sifflèrent au loin les petites chouettes crépusculaires. Bientôt le croissant pâle de la lune devint plus clair que le ciel.

Guicharde soupira :

— La nuit sera belle.