Sur le toit de tuiles rousses que je vois de ma fenêtre, une fumée voudrait monter, que rabat le grand vent. Elle bouillonne au sortir de la cheminée noire comme un jet d’eau sans force ; elle se couche et s’échevèle. En la regardant, je pense à beaucoup de choses que je ne saurais pas bien dire. Certes, j’ai de l’instruction. A Paris, j’ai suivi des cours. Je lis quelquefois. Et l’on m’a toujours affirmé que je fais bien les lettres. Mais il est difficile de connaître ce que l’on éprouve et de l’exprimer exactement.
Je voudrais cependant m’y appliquer. Les journées sont longues et ma sœur Guicharde me décharge de tout le soin de la maison. En ce moment (c’est aujourd’hui samedi), elle s’occupe en bas à changer le papier bleu sur les planches du buffet. Elle est prompte dans ses gestes, et les vaisselles déplacées font en se heurtant un tapage qui inquiéterait bien mon mari, plus ménager que moi-même, et qui devrait peut-être m’émouvoir.
Seule dans ma chambre, devant ce papier que je viens de prendre, je me trouve toute sotte, comme on dit ici. Et qu’est-ce que je vais raconter, puisqu’il ne s’est rien passé qui ne fût au dedans de moi ? Cependant, je voudrais essayer… Ce sera bien ordinaire sans doute, et tourné maladroitement, mais personne n’en pourra rire et le feu seul connaîtra ces pages, quadrillées de bleu, après que mon écriture les aura couvertes.
… Notre maison est sombre et froide avec un seul étage et de très grands greniers. Point de jardin. Une cour seulement, par derrière, nous sépare de la chapelle désaffectée d’un ancien couvent ; un acacia maigre y puise un peu de vie. Ses branches balancées touchent à nos fenêtres et s’allongent de l’autre côté jusqu’aux petits vitraux jaunes et bleus ; ses fleurs, flétries presque en naissant mais cependant odorantes, recouvrent au printemps avec la même abondance notre toit aux fortes lucarnes et le toit ovale que surmontent encore la cloche et la croix. Pas de vue de ce côté et pas de vue sur la rue, qui est étroite. Elle s’appelle la rue des Massacres en souvenir d’horribles choses qui s’accomplirent là pendant les guerres de religion… Mais ce n’est pas ainsi que je dois commencer.
Il y a cinq ans que je suis venue dans cette ville, il y en a quatre que je suis mariée et que j’habite cette maison. Les premiers jours…
Ah ! ce n’est point encore cela. Vais-je enfin y parvenir ? Tout à l’heure ils m’appelleront pour le souper et je n’aurai pas écrit quatre lignes. Il me faudrait les premières phrases ; le reste sera bien facile… Cette fois, j’ai trouvé ; voici qui est vraiment pour moi le commencement de tout :
Je me souviendrai ma vie entière du jour où maman nous raconta son histoire.
*
* *
Nous étions à Paris alors, quelques mois après la mort de mon père, et nous occupions rue des Feuillantines ce petit appartement propre et triste où j’avais toujours vécu. Un brouillard vert, traversé d’or, flottait entre les branches des arbres lointains où commençaient de naître les premières feuilles. Penchée à la fenêtre ouverte, je les regardais ; je regardais le ciel, bleuâtre sous ses voiles gris étirés déjà et prêts à se rompre, et je dis tout à coup :
— Maman, n’est-ce point cette année que nous irons à la campagne dans votre pays ?