— Ferme la fenêtre, Alvère, dit maman. Je m’enrhume et tu vas prendre froid.
— Mais il ne fait plus froid… c’est le printemps.
Cependant j’obéis. Guicharde, avec des ciseaux qui grinçaient, taillait sur la table un corsage d’étoffe noire. Nous étions dans la salle à manger où se passaient nos journées, car il n’y avait pas de salon et nos deux chambres étaient obscures et petites. Je me rappelle ces pauvres meubles que nous avons dû vendre, car ils ne valaient pas ce que leur transport eût coûté, le bureau de mon père, dans un coin, avec le papier à lettres et les livres de comptes, les six chaises dont le cuir très usé commençait à blanchir, et la petite étagère à côté du buffet bas où les vieux journaux étaient rangés soigneusement, près de quelques boîtes ayant contenu des poudres ou de la mercerie, vides, mais fort nettes, et qui pouvaient servir un jour.
— J’aimerais bien aller dans votre petite maison, maman. J’ai rêvé cette nuit des trois figuiers autour du bassin et du potager en terrasse d’où l’on voit toute la plaine avec le Rhône, et les Alpes au loin quand l’air est bien limpide, après les grandes pluies.
— Avec nos pauvres rentes, dit Guicharde, nous pourrions là-bas vivre mieux qu’à Paris. J’ai payé les œufs quatre francs ce matin et nous n’aurons pas de dessert à dîner parce que les châtaignes se finissent et que les confitures ont augmenté encore.
— Hélas ! soupira maman, ce serait mieux sans doute. Oui, ce serait mieux…
Elle secouait la tête. Une détresse profonde qui montait de son cœur serré à son pauvre visage faisait trembler et se crisper chaque muscle sous la peau mince et pâle. Des larmes montaient à ses yeux toujours beaux.
— Ce serait mieux, je me le répète souvent. Mais je n’ose pas retourner là-bas. J’ai peur de « les » revoir. « Ils » lui ont fait trop de mal. « Ils » m’ont trop fait souffrir.
Elle parlait des parents de mon père, nous le savions. Nous savions que la misère de notre vie était due à cette laide colère qu’ils avaient sentie en voyant un des leurs épouser une fille pauvre et de naissance presque ouvrière. Et, sans les avoir jamais vus, comme nous les haïssions, ces Landargues, de Saint-Jacques, directeurs des grandes carrières de Saint-Jacques au bord du Rhône où mon père aurait dû faire sa fortune comme chacun des fils de cette famille y faisait la sienne depuis plus de deux cents ans ! Cependant nous ne redoutions point de nous trouver en leur présence. Guicharde, rancunière et point timide, souhaitait le plaisir insolent de les bien regarder et puis de détourner la tête en gonflant une bouche méprisante, et moi je ne jugeais pas qu’ils valussent ce sacrifice que nous leur faisions, de n’occuper point une maison qui nous venait des parents de maman et dont le loyer ne nous coûterait rien.
— Vraiment, dit ma sœur, interrompant son ouvrage et s’asseyant au bord de la table, le temps serait venu, je crois, de prendre une décision. Pourquoi nous obstiner à rester ici et que pourrions-nous regretter de Paris ? Nous ne voyons jamais personne, nous ne prenons pas un plaisir, et nous mangeons très mal, quoique dépensant pour notre nourriture beaucoup d’argent.