— As-tu l’intention, Alvère, de suivre la mode anglaise et de t’habiller chaque soir avec tant de soin ?

Puis elle observa raisonnablement :

— Cette blouse est charmante, mais elle se chiffonne vite. Tu aurais mieux fait de la conserver fraîche pour dimanche.

— On pourra la repasser de nouveau.

— Oui, dit maman, mais cela finit par brûler le fil.

Elles discutèrent à ce propos des avantages de l’amidon cuit sur celui qui ne l’était pas et comparèrent la durée des tissus de toile et des étoffes de coton. Durant tout le repas, nous nous entretînmes ainsi de petites choses, et cela m’était bon. Mais que ce repas fut bref ! Jamais il ne m’avait paru aussi misérable qu’après le potage on pût se nourrir d’un légume seulement et de quelques fruits. Vingt minutes ! notre souper ne durait que vingt minutes ! Ensuite, la table desservie, Guicharde prenait son carnet de comptes et maman son tricot. Elles se taisaient. Et j’avais peur de ce silence qui allait venir ; je le sentais se former autour de moi, tout plein de pensées redoutables, d’émotions trop violentes, de résolutions immédiates et que je ne connaissais pas encore.

— Guicharde, suppliai-je, si nous faisions une partie de loto ?

— Demain, mon petit. Ce soir, j’ai mon relevé de la quinzaine et je voudrais pourtant me coucher de bonne heure.

— Moi, dit maman, j’ai déjà sommeil. On dort bien par ces premiers froids.

Il me fallut donc prendre un livre et je m’assis entre elles. L’heure passa. Les longues aiguilles de maman se mouvaient lentement entre ses mains somnolentes. Enfin, Guicharde serra son carnet dans la poche profonde de son tablier noir : elle se leva pour mettre à leur place, au coin de la cheminée, l’encrier et la plume, et puis elle sortit pour aller fermer la grosse porte du vestibule et la petite porte de la cuisine. Éperdument je prêtais l’oreille. Mais les serrures, chez nous, toujours huilées avec soin, ne faisaient aucun bruit. Cette complicité, prévue cependant, me parut étonnante ; elle préparait, appelait et décidait tout.