… Nul jour ne se détache entre les mornes jours qui suivirent. Je ne vois pas ce temps derrière moi comme une suite d’heures formant des semaines avec leurs dimanches. C’est une seule masse grise et pesante comme ces vapeurs qui roulent en novembre sur les prairies crépusculaires. Le temps était mauvais ; la nuit tombait vite. Émue encore des confidences que j’avais dû lui faire, maman me considérait trop souvent avec une frayeur désolée. Et puis elle fermait les yeux, et la méditation qu’il lui fallait subir creusait en quelques minutes son visage si pâle et si fin. C’est elle, dans ces moments, qui portait mes remords et elle ne se consolait point de tout ce que sa chair et son âme avaient mis en moi de faible et de passionné. — Elle ne me parlait de rien d’ailleurs. J’avais supplié qu’il en fût ainsi, elle admettait ma prière, et le nom des Landargues qui, dans nos heures provinciales, revenait jusqu’alors assez souvent entre nous, n’était plus jamais prononcé.
Je ne me plaignais d’aucune peine, je n’en voulais point éprouver, et, m’appliquant à rire souvent, je mettais toute ma bonne volonté à m’occuper sans cesse et utilement, aidant au ménage comme à la couture, pliant le linge et préparant les pommes et les figues pour les conserves de l’hiver. Mais ma souffrance, que semblaient écarter tant de petits gestes, dès qu’ils s’interrompaient revenait aussitôt se serrer contre mes épaules, et tout mon mal, se remuant avec force, étirait ses griffes au dedans de moi. D’une imagination ou d’une mémoire tout à la fois inlassable et épuisée, je cherchais François, ses phrases durant nos rencontres, ses regards et ses gestes. Et souvent je chérissais tout de lui, ses tristesses et ses sourires, et jusqu’à son cœur sec, jusqu’à ses méchancetés douloureuses ; mais souvent aussi, le comprenant plus clairement, je n’avais plus pour lui que de la répulsion.
Deux fois déjà, dans la rue Puits-aux-Bœufs et sur le quai du Rhône, je l’avais revu. On ne me permettait plus de sortir seule, je ne le demandais pas ; Guicharde chaque fois marchait auprès de moi. Et, sans presser ni ralentir le pas, il avait salué, d’un geste indifférent, laissant toutefois s’attacher sur moi un regard d’où ne venaient ni regrets ni prière, mais seulement, blessante de cette façon aiguë qu’il savait trop bien faire sentir, la plus méprisante ironie. M’aimait-il, m’avait-il aimée ? Était-ce de l’amour, ce que moi-même j’avais éprouvé pour lui ?… Mais les jours passèrent et je commençais de ne plus bien connaître les causes de ce grand tourment qui m’occupait encore… Lui-même peu à peu s’en allait de moi. Et je me rappelle, comme le printemps allait venir, les belles heures que je passais à la fenêtre de ma chambre, qui était la plus petite au bout du couloir blanchi à la chaux. Quel bonheur me venait alors de mon cœur vide, paisible et léger ! Le soleil disparaissait derrière les monts de l’Ardèche, et devant moi, du ciel où s’étaient dissous les derniers rayons au fleuve qui le recevait avec eux, la couleur du miel occupait tout l’espace.
Pauvres âmes que les petites et les ignorantes comme la mienne, tour à tour paisibles et brûlées, savourant leur folie, appréciant leur sagesse, et ne sachant jamais bien où il leur convient de s’établir !
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Le printemps fut aigre et changeant comme il est souvent dans nos pays, avec des coups de vent glacé qui secouent sur leur tige et font tomber les fleurs naissantes, et des soleils si chauds que le blé vert semble s’allonger dans la minute que l’on met à le regarder. Je recommençais de sortir seule dans les petites rues qui tournent autour de la maison et j’apercevais quelquefois le docteur Gourdon. Il venait là pour soigner l’enfant d’un charpentier, atteint de tuberculose osseuse et auquel s’intéressait Mme Livron qui est fort riche, et grande amie de la vieille Mme Landargues. Il me saluait avec un grand respect et me regardait longuement.
Un jour, il me parla. C’était devant la « Maison des Têtes », où trois seigneurs et quatre dames, du temps du roi François Ier, sculptés merveilleusement dans la pierre brunie, penchent au-dessus des fenêtres à croisillons leurs têtes coiffées de plumes ou de perles. La rue est malpropre et fort étroite. Au moment que je passai auprès du docteur, je glissai sur une pelure de pomme et manquai de tomber. Il étendit le bras pour me retenir et, comme je le remerciais, en riant de ma maladresse, il rit avec moi. Ensuite, il me demanda si ma santé était bonne, et s’informa avec un grand intérêt de ma mère qu’il apercevait quelquefois le dimanche et qu’il trouvait, me dit-il, un peu pâle et fatiguée. Je répondis qu’elle était, en effet, d’une santé fragile, et nous demeurions l’un devant l’autre, ne sachant plus bien ce qu’il fallait ajouter.
Alors, ayant, me parut-il, hésité légèrement, il me demanda :
— Y a-t-il longtemps, mademoiselle, que vous n’avez vu M. François Landargues ?
La question n’était que banale. Elle me troubla cependant, car je ne l’attendais point et je répondis : « Très longtemps », avec une indifférence excessive et maladroite. Fabien Gourdon ne fut point assez délicat pour ignorer mon trop visible malaise :