— Oh ! dit-il, baissant un peu la voix, je vous demande pardon d’avoir réveillé des souvenirs…
— Il n’y a pas de souvenirs, ripostai-je.
— A la bonne heure ! approuva Gourdon.
Et il soupira, parce qu’il supposait sans doute que j’avais le cœur gros et qu’il tenait à me rendre évidente toute sa sympathie :
— Que voulez-vous !… Il était bien à prévoir que Mme Landargues, si intransigeante, ne permettrait pas à son petit-fils de se marier selon sa tendresse !
Avait-il donc pu croire que François désirait m’épouser ? Je fus touchée, et cela me flatta de découvrir chez quelqu’un cette pensée qui ne m’était jamais venue. Je regardai mieux Gourdon. Il était admiratif, pitoyable et sincère. Alors je pensai qu’il était honnête de cœur et de cerveau, et je le fus sans doute moins que lui, car, ayant fait un geste vague qui pouvait marquer un grand détachement pour ces choses déjà lointaines, je ne le détrompai pas.
*
* *
Quelques jours plus tard, maman, ayant rendu visite à Mme Périsse qui était veuve d’un notaire de Vaizon et lui montrait de la sympathie, en revint tout agitée : elle avait rencontré là le docteur Gourdon qui, fort aimablement, lui avait demandé la permission de la venir voir. Elle ne pouvait comprendre cet événement dont elle ne cessa plus de discuter avec Guicharde, et toutes deux, aidées d’Adélaïde, commencèrent de grands nettoyages dans notre salon qui était une pièce humide et sombre, où nous n’entrions jamais, meublée d’un canapé d’acajou, de quatre fauteuils et d’un petit guéridon.
Mais Fabien Gourdon ne leur laissa pas le temps de le mettre en état ; il arriva dès le surlendemain, et nous dûmes le recevoir sur la terrasse et lui offrir simplement une de nos chaises de paille que, d’ailleurs, il déclara très confortable. Il dit aussi que notre vue était la meilleure du pays, notre jardin le mieux soigné, et il ne cessait d’appeler maman « madame Landargues », mettant à prononcer ce nom une déférence qui la flattait extrêmement. Je vis tout de suite qu’il lui plaisait beaucoup et qu’il plaisait à Guicharde. Il s’en aperçut de son côté, et, prolongeant sa visite qui dura plus de deux heures, il nous apprit dès ce jour-là complaisamment sur lui-même tout ce qu’il était possible d’en savoir.
Il nous parla de ses fatigues, de ses malades, et de son dévouement. Il nous parla de sa famille, de son enfance, de sa mère, qui, restée veuve très jeune, l’avait élevé. Ses vertus, nous déclarait-il, et sa bonne entente de toutes choses étaient remarquables. « C’était une femme d’ordre ; chez nous une servante n’aurait pu manger un croûton de pain en sus de sa ration sans qu’elle s’en aperçût. » Il déclarait encore : « C’était une femme pratique. » Et il nous racontait comment, quand il avait dix-huit ans, elle avait discuté avec lui du choix d’une carrière, comme ils avaient pesé les moindres dépenses, escompté dans les bénéfices que le pays est assez malsain, en somme, avec la chaleur et le grand vent et que ces chauds et froids qui font longtemps tousser les malades autorisent le médecin à de fréquentes visites. Ces calculs lui inspiraient une grande admiration et il les offrait à la nôtre. On voyait bien qu’il continuait de les pratiquer et menait tous ses actes avec une prudence étroite et réfléchie.