J’enviais ma mère et ma sœur de savoir si bien l’écouter, avec toutes les marques d’un contentement sincère, un peu penchées et modestement repliées sur elles-mêmes, et les mains jointes au bord de leurs genoux. Pour moi, pendant ce temps, j’étais tout occupée de me défendre contre un souvenir, le souvenir du jour où Fabien Gourdon m’avait saluée pour la première fois, dans l’ombre ronde du gros orme où François Landargues était à mes côtés…

Les paroles de François à ce moment, le rire de François m’obsédaient au point que, pour ne plus les entendre, il me venait l’envie de presser mes deux mains contre mes oreilles. Sentant peut-être au fond des jours futurs ce qui se préparait pour moi, j’aurais voulu supplier Fabien Gourdon de ne point parler ainsi quand certaines de ses phrases, plus déplaisantes que les autres, me semblaient trop bien justifier d’autres phrases ironiques et dédaigneuses… Et ce fut surtout quand, revenant à sa famille, il se mit à parler de tous ces Gourdon, établis à Lagarde depuis plus de trois cents ans.

— Noblesse bourgeoise, affirma-t-il, mais plus ancienne que bien d’autres, et de très grand mérite.

Et, non sans orgueil, il entreprit de nous conter l’histoire des plus considérables d’entre ces ancêtres. L’un d’eux, médecin, attaché pendant six mois à la personne d’un marquis de Saint-Restitut, qui fut ambassadeur du roi en Italie, l’accompagna dans ses voyages, et Fabien visiblement en sentait encore la gloire. Un autre, notaire, eut, vingt ans durant, la confiance d’un puissant descendant des seigneurs de Mornas. Et cela paraissait au docteur beau comme une légende… « Petites gens, avait dit François, petites vanités, grandes platitudes… » Et, me les dépeignant avec son rire mauvais tels qu’il me fallait bien les connaître aujourd’hui, serviles et médiocres, ne cessant de tourner, dans leur avidité vaine, autour de la puissance et de la richesse, n’avait-il pas dit encore : « La race est immuable et celui-ci leur ressemble » ?…

Souvenirs détestables ! Sur la terrasse paisible que baignait le soleil d’avril, aux côtés de maman et de Guicharde si doucement satisfaites, je continuais de me défendre contre eux. Et de toute ma force, imitant la sagesse de mes chères femmes, je m’appliquais à considérer tout ce que cet homme nous apprenait de sa famille et de lui-même, selon les apparences qu’il en voulait donner et qui étaient excellentes.

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Maman prit à cette visite tant de plaisir qu’elle osa prier le docteur de revenir. Il le fit la semaine suivante et désormais fréquenta chez nous très régulièrement. Selon ses occupations, il arrivait quelquefois à l’heure de midi quand, par les beaux jours de printemps, la maison la plus modeste sent les fraises et le pain chaud. Il venait plus souvent vers le soir, quand les rondes chauves-souris commencent de tourner et de palpiter autour du figuier, pareilles à de petits cœurs obscurs et frémissants. Un matin qu’Orphise nous avait offert une poule encore savoureuse, maman le pria de partager notre repas. Un soir il resta si longtemps qu’on ne pouvait plus voir quand il partit les maisons de la plaine ; il n’y avait plus d’éveillé devant nous que le grand Rhône et sa course bondissante qui voulait emporter avec elle, mais ne savait que briser en éclats la douceur des étoiles.

Après qu’il était parti, Guicharde et maman demeuraient silencieuses. Elles évitaient de me parler de lui et je voyais bien qu’une espérance trop belle les oppressait l’une et l’autre. Cependant elles s’inquiétaient si je paraissais rêver à mon tour et Guicharde me disait :

— Allons à la feuille.

Car pour augmenter de quelques dizaines de francs nos petites rentes, elle avait décidé, comme on dit à Lagarde, de « faire des vers à soie. » Elle avait acheté trois onces de graine et les magnans venaient d’éclore. Nous avions installé les « canisses » qui les portaient dans un petit bâtiment de la terrasse où mon grand-père autrefois avait son atelier ; nous y faisions de grands feux de broussailles et de branches et trois fois le jour, dans les champs inclinés qui couvrent la colline, nous allions prendre aux mûriers ronds leur feuille épaisse et tendre qui nous mouillait les doigts.