La terre était toute frissonnante de sa vie nouvelle ; pour aller d’un arbre à l’autre, nous devions prendre bien garde de ne pas fouler l’orge et le blé nouveaux qui sortaient de terre. L’acacia aux fleurs fragiles, le micocoulier qui, pendant quelques jours, dans son immense et neigeux épanouissement, semble n’avoir plus de feuilles, le roncier rose et les quelques fleurs de grenadier qui rayonnent çà et là dans les jardins provençaux étaient tout éclatants de leurs belles couleurs et d’un tumulte d’abeilles. « Écoute-les, disais-je à Guicharde, écoute les abeilles. » Et nous entendions aussi, de l’autre côté du fleuve, sur la grande route, les sonnailles nostalgiques des longs troupeaux qui de la Camargue remontent vers les Alpes pour y passer la saison chaude. Elles résonnent de l’aube au soir pendant ces jours de printemps. Et la poussière que font lever tant de bêtes en marche traîne au-dessus des platanes réguliers et semble dans le grand soleil un nuage plus bas que les autres et comme alourdi d’un or plus pesant.
… Or, un jeudi de grande lessive où Guicharde avait dû rester à la maison, j’étais allée seule à la feuille et portant au bras le grand panier où s’entassait ma récolte, je revenais lentement par le roide chemin qui monte à la ville. J’eus la surprise de voir ma sœur qui descendait ce chemin presque en courant. Sans doute elle venait au-devant de moi, car elle s’arrêta en me voyant. Elle avait sa blouse de toile qu’elle portait seulement dans la maison et point de chapeau. Elle me cria :
— Viens vite !
— Qu’est-ce qu’il y a donc ?
Sa présence et son agitation m’effrayaient. Quand je fus près d’elle, elle me saisit le bras ; et elle riait en me regardant avec des larmes plein les yeux.
— Non ! n’aie pas peur. Viens vite, maman t’attend.
— Mais qu’y a-t-il ?
— Maman te dira.
Dans notre marche rapide, je sentais les bonnes odeurs du printemps glisser sur mon visage comme deux mains qui l’eussent enfermé. Nous entrions dans la ville. Le bleu qui coulait du ciel pénétrait par les fenêtres ouvertes jusqu’au fond des maisons. Les miroirs accrochés le recueillaient pour en répandre la bienfaisance à travers les sombres pièces ; de beaux cuivres luisaient sur les meubles luisants.
— Guicharde, c’est du bonheur ?