— Vos paroles sont de mauvais goût. Elles me déplaisent, lui dis-je sèchement.
Je le quittai ainsi et, pour ne plus le revoir, prétextant de cette chaleur qui me rendait un peu souffrante, pendant quelques jours je ne sortis plus de la maison. Mais Guicharde m’apprit que François Landargues, changeant de caprice, était retourné s’installer dans la maison de la Cloche, et je m’en allais alors quelquefois, avec ma sœur, m’asseoir au soir tombant dans le jardin de la maison Mondragone, qui est ouvert pendant les beaux jours aux habitants de la ville. Dans l’air trop lourd, la bonne odeur verte qui monte des feuillages nocturnes ne parvenait pas à s’exhaler des buis métalliques et des platanes desséchés. Quelques vieilles près de nous se ramassaient sur les bancs. Je pensais quelquefois avoir leur âge. Guicharde, entre ses doigts, tournait de petites feuilles craquelantes et consumées. Nous ne disions rien.
Les quelques amis que nous pouvions avoir étaient partis pour la montagne. La ville était vide. Rien ne paraissait plus traîner de ce méchant bruit qui, mêlant mon nom à celui de François, s’en était allé comme tant d’autres commérages… Pourquoi donc, dans cette grande tranquillité, oppressante et morne, Fabien commença-t-il soudain de se montrer tout plein d’une aigre inquiétude ? Sans doute, il ne pouvait me faire aucun reproche précis, et, paisiblement persuadé qu’il m’inspirait tout l’amour nécessaire, il ne souffrait point dans sa jalousie ; mais, en rentrant, il m’interrogeait quotidiennement sur l’emploi de ma journée avec une minutie âpre et qui m’eût impatientée si j’avais senti moins de fatigue. Pendant les repas, il parlait à peine. Soudain ses sourcils se contractaient, il baissait la tête ; sans raison, son poing tout à coup faisait trembler la table ; avant même que nous eussions terminé, se levant brusquement, il se mettait à marcher à travers la salle et quelquefois son pied heurtait le sol si fortement que des carreaux, tremblant dans leur alvéole de ciment, montait un petit nuage de poudre rougeâtre et vaporeux.
— Mais qu’a-t-il donc ? Que peut-il se passer ? demandais-je à Guicharde quand nous étions seules.
Elle s’étonnait et s’effrayait avec moi. L’irritation de Fabien était telle que nous n’osions là-dessus lui dire aucune parole ; elle croissait chaque jour ; ses gestes, mesurés d’ordinaire, devenaient brusques et comme incohérents. Il renversait une chaise en voulant l’écarter. Un soir, en se servant à boire, il brisa son verre. Une rage presque haineuse, sournoise cependant et qui savait se contenir, luisait quelquefois dans ses yeux, et son visage se gonflait alors et se tachait de rougeurs enfiévrées.
— Il doit être malade, expliquait Guicharde ; la route en ce moment brûle les yeux, et il disait hier qu’en menant sa voiture il avait senti comme un étourdissement.
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Ma sœur, à Lagarde, s’est fait une amie, une seule, mais qu’elle affectionne. C’est une demoiselle Jeanniot, âgée de près de cinquante ans, fort vive et intelligente, curieuse de tout. De longs bandeaux coulent au long de son visage qui est lisse et paisible comme celui des saintes en cire. Dans sa vieille maison de la rue Puits-aux-Bœufs, sur la table du vaste et humide salon, une collation est toujours prête pour les visiteurs toujours attendus. Ils sont nombreux, quotidiens, et lui portent des quatre coins de la ville les nouvelles dont elle est avide, mais qu’elle sait ensuite ne répandre que prudemment.