Guicharde, quand elle va la voir, s’y installe pour l’après-dîner. Or, un jour de ce mauvais été qu’elle était partie ainsi, emportant son ouvrage, elle me revint vers trois heures ; et, sous la sueur qui luisait à ses joues, son visage était tout animé d’une indignation qui me surprit. Elle arracha son chapeau et le jeta sur la table ; elle battit l’air devant elle de son petit éventail noir, et elle me déclara :

— Ce François Landargues est un misérable.

Je ne fus pas étonnée. Il me semblait maintenant que, depuis quelques jours, dans mon inquiétude, je ne cessais point d’attendre que l’on prononçât ce nom. Je demandai simplement :

— Qu’y a-t-il encore ?

Alors, s’asseyant, elle tira sa chaise tout près de moi et me rapporta ce que Mlle Jeanniot connaissait depuis une semaine et s’était décidée à lui apprendre. Elle le tenait d’un de ses neveux qui fréquentait des amis de Landargues et de Romain de Buires, d’une autre personne encore et d’une troisième. Mais ces petits détails ne sont plus dans mon esprit. Je me rappelle seulement les paroles, et non point le chemin qu’elles avaient dû prendre pour venir jusqu’à moi. Je tenais encore mon aiguille. Toute machinale, regardant bien loin, j’en piquais à petits coups la toile abandonnée sur mes genoux. Et dans la pénombre de la pièce chaude, aux volets clos, j’entendais frémir à mon oreille la voix de Guicharde.


François Landargues se vantait, paraît-il, de mon amour pour lui… L’aventure, laissait-il entendre, était agréable, et il ajoutait en riant que Fabien Gourdon n’était ou ne pouvait être un bien dangereux obstacle. Ces calomnies, Mlle Jeanniot l’affirmait, ne dépassaient pas un certain monde où l’on avait le bon goût de les juger indignes et de les arrêter. Elles ne pouvaient me toucher, et l’impudent cynisme de François Landargues était dans toute cette affaire la seule chose dont on se scandalisât.

— C’est un misérable, répétait Guicharde, un misérable et un fou. Comment peut-il parler ainsi ?… Pourquoi ?…

Mais je continuais de n’être pas étonnée. Je me rappelais ce regard ennuyé de malade et ce que j’y avais vu soudain monter d’animation perverse et de méchanceté grandissante, tandis que François me demandait : « Votre mari est-il jaloux ? Jaloux de moi… ce serait si drôle ! » Ce serait drôle, en effet, de savoir ce que deviendraient en un tel cas la soumission et la déférence de ce Fabien Gourdon, dont on pouvait, quand on s’appelait M. Landargues, se moquer si bien… Que ferait-il ? Tout le jeu était là. Et François jugeait bon d’y amuser ses désœuvrements, se souciant peu que l’insulte m’atteignît, mais prenant grand soin évidemment que tous les propos qu’il tenait vinssent aux oreilles de Fabien. Oui, je comprenais cela… Je comprenais aussi d’autres choses, et quand Guicharde répéta pour la dixième fois peut-être :

— Il est fou ! Que dirait Fabien s’il venait à savoir ?