— Oh ! maman, ma pauvre maman ! gémit-elle, sur un ton de tendresse que n’avait jamais eu sa voix un peu rude.

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Maman appuya sa tête sur l’épaule de Guicharde et se laissa bercer ainsi. Dans le silence, j’entendais rouler une lente et lourde voiture sur les pavés de notre rue. Un fouet claquait allégrement, mais on devinait bien qu’il ne touchait pas aux bêtes et rythmait seulement au-dessus de leur fatigue une chanson entraînante. La fenêtre était demeurée ouverte. Un petit souffle faisait doucement trembler sur la table l’étoffe que tout à l’heure taillait Guicharde.

— Vous comprenez, disait maman rêvant à mi-voix, tout inconsciente et apaisée, quand je suis entrée à l’usine pour y tenir certains comptes, ils étaient tous très aimables pour moi. Il y avait le père Landargues qui vivait encore ; mais il ne s’occupait plus de grand’chose et il n’a pas tardé à mourir. Et puis Mme Landargues qui faisait tout marcher. Elle avait déjà les cheveux blancs, à cette époque, et aussi étincelants que peut l’être au soleil la cime du mont Ventoux, et la figure bien fraîche, mais pas trop bonne, avec une bouche toute serrée et sans lèvres, et des yeux gris, très durs. Il y avait aussi Robert, le fils aîné qui était veuf et déjà bien malade, et puis son fils à lui, le petit François.

Elle réfléchit et calcula :

— Il doit bien avoir plus de trente-cinq ans aujourd’hui. C’est lui qui sera l’héritier de tout.

Je m’étais rapprochée d’elle, moi aussi ; je m’appuyais maintenant à son fauteuil et, moins effrayée, quelquefois, doucement, j’embrassais ses cheveux. Elle continuait, lentement et comme heureuse que nous fussions enfin ses confidentes :

— Ils étaient bien aimables pour moi au début, oui, et même ils avaient l’air assez simple et de ne pas trop s’en croire. Ils m’ont invitée deux fois à déjeuner… Mais après, oh ! après ! quand ils ont vu que Georges devenait amoureux de moi…

Tout maigre et consumé que fût son visage, tout enveloppé de misérables cheveux gris, qu’il paraissait jeune en ce moment, avec cette flamme qui se levait soudain au fond des yeux, ces yeux de maman, un peu gris, un peu bleus, verdâtres quelquefois, d’une couleur indécise, hésitante, eût-on dit, et timides comme l’était ce cher être tout entier ! qu’il paraissait jeune, ce visage, à ce tourner ainsi vers l’amour d’autrefois !

— Alors, voilà, vous comprenez, mes petites… Moi, vous le savez, j’étais la fille d’un menuisier, bien artiste, c’est vrai, et qui aimait les livres, et qui savait parfaitement réparer les vieux meubles, avec leurs pieds tordus et toutes leurs petites sculptures, mais enfin, un ouvrier tout de même, et qui employait seulement deux ouvriers. Et Georges, c’était M. Georges Landargues, le second fils des Landargues, de Saint-Jacques… Alors, ses parents à lui, n’est-ce pas, c’était bien naturel qu’ils ne soient pas très contents… Après seulement ils auraient pu être moins méchants. Oh ! oui… après… parce que voilà… Quand Guicharde a été sur le point de venir au monde, nous sommes partis tous les deux pour Paris à cause du scandale… tout le monde savait… et nous ne pouvions plus rester au pays. Ma mère était bien en colère. Elle m’aurait gardée cependant, je le crois, parce que… le mal, c’est avec un Landargues que je l’avais fait, et les Landargues, dans notre région, vous ne pouvez pas savoir ce que c’est comme importance… Mais c’est mon père qui ne pardonnait pas… Une fille bien élevée comme j’avais été, avec de l’instruction et toutes ces habitudes de dame qu’on m’avait données…