— Maman, disait Guicharde quand elle se taisait, la tenant toujours serrée comme un enfant et lui caressant la joue de ses lèvres, ma petite maman.

— … Oh ! ma grande… si tu savais… la honte… comme ça peut faire du mal, mal comme de se couper ou de se brûler, aussi fort… seulement ça ne guérit pas… Alors nous sommes venus à Paris, dans une petite chambre d’abord, presque misérable. Georges n’avait pas voulu demander un sou à ses parents parce qu’ils lui avaient dit sur moi et sur lui de trop vilaines choses… Il a travaillé, mais il connaissait seulement les carrières et comme il faut commander à trois cents ouvriers. Dans les tissus, il n’y entendait rien, et dans la porcelaine non plus, ni dans l’ameublement. Il a essayé de tout ça. Il ne gagnait pas grand’chose. Un hiver nous étions trop malheureux. Il a écrit à sa mère. Elle a répondu : Si tu renonces à tes droits sur mon héritage, que tu ne mérites pas, et si je dois n’entendre plus jamais parler de toi, je veux bien te donner cent mille francs… Naturellement il a renoncé à tout… Cent mille francs… pensez donc…

— Tout de même, dit Guicharde qui était pratique.

— Ah ! il fallait voir où nous en étions… A cause de ces cent mille francs, pendant quelques mois nous avons été bien heureux. Georges me disait : je cherche une bonne affaire, et j’y entrerai comme associé. Je ne sais pas bien être employé. Je n’ai pas été dressé à ça… mais comme patron, tu vas voir… Et il a bien trouvé l’affaire : seulement, elle était mauvaise et les cent mille francs ont failli être perdus. On a pu en sauver la moitié ; mais nous avions eu si peur… si peur, que nous ne voulions plus risquer rien. Nous les avons placés en fonds d’État pour être tranquilles et votre père a trouvé chez Marpeau cette petite place de caissier où il est resté plus de vingt ans, jusqu’à sa mort…

Nous savions certains de ces détails, mais les plus familiers aujourd’hui étaient pour nous comme les inconnus et nous écoutions avec un étonnement triste et passionné cette histoire nouvelle…

Guicharde baissa la voix pour demander :

— Et alors, maman… votre mariage ?…

— Voilà, dit-elle. C’est quand mon père allait mourir. Il ne voulait pas me revoir et j’en avais du chagrin… Georges, — il était si doux… et un : peu craintif aussi… comme moi ! — il espérait toujours que sa mère pardonnerait, et qu’elle autoriserait notre mariage. Comme il avait été très bien élevé, et ne pouvait pas se passer de ce consentement… Il me le disait et je le comprenais bien. Mais il a fini par se rendre compte qu’elle le détestait pour la vie et que sa colère contre lui, rien ne pouvait la faire plus grande. Alors, un jour, après en avoir bien parlé, nous sommes partis tous les deux pour la mairie et pour l’église sans rien dire à personne. Comme à Paris on m’appelait déjà Madame Landargues, ça n’a rien changé ; mais tu te rappelles bien, Guicharde ? c’est ce matin où, quand nous sommes rentrés, nous t’avons apporté la belle poupée avec sa robe rose, et il y avait un gâteau pour le dessert tout couvert de crème glacée et de fruits confits.

— Mais oui, dit Guicharde, je me rappelle très bien… J’étais si contente !… Ah ! c’était pour cela le gâteau et la poupée… On ne sait pas comprendre quand on est petit.

Maman se redressa dans son fauteuil, et regardant par la fenêtre le ciel et ces vilains toits gris qui commençaient de devenir bleus :