Cette fille avait montré de l’héroïsme en venant par ce temps nous chercher sous le toit, et dans sa frayeur des coups de tonnerre, elle dégringolait maintenant trois marches à la fois.
Elle nous avait dressé, dans la cuisine bien close, un petit couvert. Je pris seulement un peu de thé. Mais l’appétit revenait à Guicharde. Les phrases rudes et sensées d’Adélaïde continuaient de la rassurer et il lui devenait peu à peu évident que cette mort de François Landargues était pour tout le monde prévue et naturelle. — Nous avions été bien ridicules de ne pas tout de suite la juger ainsi ; et elle me le dit tout bas avant qu’une demi-heure eût passé, souriant presque, tant elle commençait à sentir de soulagement.
L’orage s’apaisait. Vers sept heures, nous nous décidâmes à ouvrir les fenêtres et je sortis de la cuisine. Alors je tressaillis en voyant Fabien dans le vestibule. Sans doute il venait à l’instant de rentrer. Ses vêtements et son visage étaient ruisselants d’eau. Il me demanda précipitamment :
— Qui est venu aujourd’hui ?
— Mais personne… personne.
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Aussitôt il monta dans notre chambre où je ne voulus pas entrer ; Guicharde, cette nuit-là, me garda auprès d’elle. Rassurée à demi, elle voulut me persuader qu’il fallait l’être complètement ; et, tout en me démontrant l’absurdité de nos premières angoisses, brisée de fatigue, elle commença de s’endormir. Mais je fermai les yeux à l’aube seulement, et quand je m’éveillai ma sœur n’était plus là.
Elle ne tarda pas à remonter, et je la vis tout animée : elle avait déjeuné en face de Fabien, qui paraissait très ennuyé, mais, jugeait-elle, assez calme en somme, plus calme qu’il n’était depuis bien des jours. Naturellement, elle ne l’avait interrogé sur rien et ils avaient parlé seulement du pain, qui était mal cuit ce matin-là, et d’une planche du buffet que les souris avaient rongée pendant la nuit.
— Il pense comme moi qu’il nous faudrait un chat. Je ne les aime pas, mais dans une maison aussi vieille que celle-ci on ne saurait s’en passer.
Laissant ce sujet, elle me rapporta les nouvelles déjà recueillies par Adélaïde pendant ses courses matinales. Toute la ville naturellement ne s’entretenait que de François Landargues ; mais à courir les rues comme ils faisaient depuis la veille, tant de commérages s’étaient déformés. Pour certains, aujourd’hui, Fardier seul se trouvait à la Cloche au moment de cette agonie, et, dans son affolement, il avait fait appeler non seulement Fabien, mais le docteur Mandel. D’autres racontaient comme le père de François était mort, aussi brusquement et presque au même âge. Et l’on s’intéressait surtout à Romain de Buires qui se trouvait recueillir un héritage considérable, et qu’il était vraiment bien chanceux de n’avoir pas attendu plus longtemps.