Effrayés par son étendue, les premiers traducteurs ne nous donnèrent de ce livre incomparable qu'une version mutilée; sous prétexte d'unité extérieure, des chapitres entiers, de-ci de-là, furent amputés,—qui suffirent à former un volume supplémentaire paru sous ce titre: les Précoces. Par précaution, le nom de Karamazov y fut changé en celui de Chestomazov, de manière à achever de dérouter le lecteur. Cette traduction était d'ailleurs fort bonne dans tout ce qu'elle consentait à traduire, et je continue de la préférer à celle qui nous fut donnée depuis. Peut-être certains, se rapportant à l'époque où elle parut, estimeront-ils que le public n'était point mûr encore pour supporter une traduction intégrale d'un chef-d'œuvre aussi foisonnant; je ne lui reprocherai donc que de ne point s'avouer incomplète.
Il y a quatre ans parut la nouvelle traduction de MM. Bienstock et Nau. Elle offrait ce grand avantage de présenter, en un volume plus serré, l'économie générale du livre; je veux dire qu'elle restituait en leur place les parties que les premiers traducteurs en avait d'abord éliminées; mais, par une systématique condensation, et j'allais dire congélation de chaque chapitre, ils dépouillaient les dialogues de leur balbutiement et de leur frémissement pathétiques, ils sautaient le tiers des phrases, souvent des paragraphes entiers, et des plus significatifs. Le résultat est net, abrupt, sans ombre, comme serait une gravure sur zinc, ou mieux un dessin au trait d'après un profond portrait de Rembrandt. Quelle vertu n'est donc point celle de ce livre pour demeurer, malgré tant de dégradations, admirable! Livre qui put attendre son heure patiemment, comme patiemment ont attendu leur heure ceux de Stendhal; livre dont l'heure enfin semble venue.
En Allemagne, les traductions de Dostoïevsky se succèdent, chacune renchérissant sur la précédente en exactitude scrupuleuse et en vigueur. L'Angleterre, plus revèche et lente à s'émouvoir, prend souci de ne rester point en arrière. Dans le New Age du 23 mars dernier, Arnold Bennett, annonçant la traduction de Mrs Constance Garnett, souhaite que tous les romanciers et nouvellistes anglais puissent se mettre à l'école «des plus puissantes œuvres d'imagination que personne ait jamais écrites»; et, parlant plus spécialement des Frères Karamazov: «Là, dit-il, la passion atteint à sa plus haute puissance. Ce livre nous présente une douzaine de figures absolument colossales.»
Qui dira si jamais ces «colossales figures» se sont adressées, en Russie même, à personne autant qu'à nous, directement, et si, avant aujourd'hui, leur voix pouvait paraître aussi urgente? Ivan, Dmitri, Aliocha, les trois frères, si différents et si consanguins à la fois, que suit et inquiète partout l'ombre piteuse de Smerdiakov, leur laquais et leur demi-frère. L'intellectuel Ivan, le passionné Dmitri, Aliocha le mystique, semblent à eux trois se partager le monde moral que déserte honteusement leur vieux père,—et je les sais exercer déjà sur maints jeunes gens une domination indiscrète; leur voix ne nous paraît déjà plus étrangère; que dis-je? c'est en nous que nous les entendons dialoguer. Toutefois, nul symbolisme intempestif dans la construction de cette œuvre; on sait qu'un vulgaire fait divers, une «cause» ténébreuse, que prétendit éclaircir la subtile sagacité du psychologue, servit de premier prétexte à ce livre. Rien de plus constamment existant que ces significatives figures; pas un instant elles n'échappent à leur pressante réalité.
Il s'agit de savoir, aujourd'hui qu'on les porte sur le théâtre (et de toutes les créations de l'imagination ou de tous les héros de l'histoire, il n'en est point qui méritent davantage d'y monter), il s'agit de savoir si nous reconnaîtrons leurs voix déconcertantes à travers les intonations concertées des acteurs.
Il s'agit de savoir si l'auteur de l'adaptation saura nous présenter, sans les dénaturer trop, les événements nécessaires à l'intrigue où s'affrontent ces personnages. Je le tiens pour intelligent à l'excès, et habile; il a compris, j'en suis certain, que, pour répondre aux exigences de la scène, il ne suffit point de découper, selon la méthode ordinaire, et de servir tout crus les épisodes les plus marquants du roman, mais bien de ressaisir le livre à l'origine, de le recomposer et réduire, de disposer ses éléments en vue d'une perspective différente.
Il s'agit enfin de savoir si consentiront de les regarder avec une attention suffisante ceux des spectateurs qui n'auront pas déjà pénétré dans l'intimité de cette œuvre. Sans doute n'auront-ils pas cette «présomption extraordinaire, cette ignorance phénoménale» que Dostoïevsky déplorait de rencontrer chez les intellectuels russes. Il souhaitait, alors, les «arrêter dans la voie de la négation, ou bien, au moins, les faire réfléchir, les faire douter».
Et ce que j'écris ici n'a pas un autre but.
(Figaro, 4 avril 1911.)