[«LES FRÈRES KARAMAZOV»][13]
Dostoïevsky, «le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie», disait Nietzsche.
Sa fortune parmi nous a été bien singulière. M. de Vogüé qui présentait la littérature russe à la France, il y a quelque vingt ans, semblait effrayé de l'énormité de ce monstre. Il s'excusait, il prévenait poliment l'incompréhension du premier public; grâce à lui, on avait chéri Tourgueneff, on admirait de confiance Pouchkine et Gogol; on ouvrait un large crédit pour Tolstoï; mais Dostoïevsky... décidément, c'était trop russe; M. de Vogüé criait casse-cou. Tout au plus consentait-il à diriger les curiosités des premiers lecteurs sur les deux ou trois tomes de l'œuvre qu'il estimait les plus accessibles et où l'esprit se pouvait le plus indolemment retrouver; mais, par ce même geste, il écartait, hélas! les plus significatives, les plus ardues sans doute, mais nous pouvons oser le dire aujourd'hui, les plus belles. Cette prudence était, penseront certains, nécessaire, comme peut-être il avait été nécessaire d'habituer le public à la Symphonie pastorale, de l'acclimater lentement, avant de lui servir la Symphonie avec chœurs. S'il fut bon d'attarder et de limiter les premières curiosités aux Pauvres Gens, à la Maison des morts, et à Crime et châtiment, il est temps aujourd'hui que le lecteur affronte les grandes œuvres: l'Idiot, les Possédés, et surtout les Frères Karamazov.
Ce roman est la dernière œuvre de Dostoïevsky. Ce devait être le premier d'une série. Dostoïevsky avait alors cinquante-neuf ans; il écrivait:
Je constate souvent avec peine que je n'ai pas exprimé, littéralement, la vingtième partie de ce que j'aurais voulu, et peut-être même pu exprimer. Ce qui me sauve, c'est l'espoir habituel qu'un jour Dieu m'enverra tant de force et d'inspiration, que je m'exprimerai plus complètement, bref que je pourrai exposer tout ce que je renferme dans mon cœur et dans ma fantaisie.
Il était de ces rares génies qui s'avancent d'œuvre en œuvre, par une sorte de progression continue, jusqu'à ce que la mort les vienne brusquement interrompre. Aucun fléchissement dans cette fougueuse vieillesse, non plus que dans celle de Rembrandt ou de Beethoven à qui je me plais à le comparer; une sûre et violente aggravation de la pensée.
Sans complaisance aucune envers soi-même, insatisfait sans cesse, exigeant jusqu'à l'impossible,—pleinement conscient pourtant de sa valeur,—devant que d'aborder les Karamazov, un secret tressaillement de joie l'avertit: il tient enfin un sujet à sa taille, à la taille de son génie.
Il m'est rarement arrivé, écrit-il, d'avoir à dire quelque chose de plus neuf, de plus complet, de plus original.
C'est ce livre qui fut le livre de chevet de Tolstoï à son lit de mort.