Dostoïevsky faillit connaître en France le succès, lorsque M. de Vogüé inventa de nommer «religion de la souffrance» et de clicher ainsi en une formule portative la doctrine qu'il trouvait incluse dans les derniers chapitres de Crime et châtiment. Qu'elle y soit, je le veux croire, et que la formule en soit heureusement trouvée... Par malheur, elle ne contenait pas son homme; il débordait de toutes parts. Car s'il était pourtant de ceux pour qui «une seule chose est nécessaire: connaître Dieu», du moins, cette connaissance de Dieu, voulait-il la répandre à travers son œuvre dans son humaine et anxieuse complexité.

Ibsen non plus n'était pas facile à réduire; non plus qu'aucun de ceux dont l'œuvre demeure plus interrogative qu'affirmative. Le succès relatif des deux drames: Maison de poupée et l'Ennemi du peuple, n'est point dû à leur précellence, mais cela vient de ce qu'Ibsen y livre un semblant de conclusion. Le public est mal satisfait par l'auteur qui n'aboutit pas à quelque solution bien saillante; c'est pécher par incertitude, croit-il, paresse de pensée ou faiblesse de conviction; et le plus souvent, goûtant fort peu l'intelligence, cette conviction il ne la jauge qu'à la violence, la persistance et l'uniformité de l'affirmation.

Désireux de ne point élargir encore un sujet déjà si vaste, je ne chercherai pas aujourd'hui à préciser sa doctrine; je voulais seulement indiquer ce qu'elle renferme de contradictions pour l'esprit occidental, peu accoutumé à ce désir de conciliation des extrêmes. Dostoïevsky reste convaincu que ces contradictions ne sont qu'apparentes entre le nationalisme et l'européisme, entre l'individualisme et l'abnégation; il pense que, pour ne comprendre qu'une des faces de cette question vitale, les partis opposés restent également distants de la vérité. Qu'on me permette encore une citation; elle éclairera sans doute mieux la position de Dostoïevsky qu'un commentaire ne pourrait faire[12]: «Faut-il donc être impersonnel pour être heureux? Le salut est-il dans l'effacement? Bien au contraire, dis-je, non seulement il ne faudrait pas s'effacer, mais il faudrait encore devenir une personnalité, même à un degré supérieur qu'on ne le devient dans l'Occident. Comprenez-moi: le sacrifice volontaire, en pleine conscience et libre de toute contrainte, le sacrifice de soi-même au profit de tous, est selon moi l'indice du plus grand développement de la personnalité, de sa supériorité, d'une possession parfaite de soi-même, du plus grand libre arbitre... Une personnalité fortement développée, tout à fait convaincue de son droit d'être une personnalité, ne craignant plus pour elle-même, ne peut rien faire d'elle-même, c'est-à-dire ne peut servir à aucun autre usage que de se sacrifier aux autres, afin que tous les autres deviennent exactement de pareilles personnalités arbitraires et heureuses. C'est la loi de la nature: l'homme normal tend à l'atteindre.»

Cette solution, le Christ la lui enseigne; «Qui veut sauver sa vie la perdra; qui donnera sa vie pour l'amour de moi la rendra vraiment vivante.»

Rentré à Pétersbourg dans l'hiver de 71-72, à cinquante ans, il écrit à Ianovsky: «Il faut l'avouer, la vieillesse arrive; et cependant on n'y songe pas, on se dispose encore à écrire de nouveau (il préparait les Karamazov), à publier quelque chose qui puisse contenter enfin; on attend encore quelque chose de la vie et cependant il est possible qu'on ait tout reçu. Je vous parle de moi; eh bien! je suis parfaitement heureux.» C'est ce bonheur, cette joie par delà la douleur, qu'on sent latente dans toute la vie et l'œuvre de Dostoïevsky, joie qu'avait parfaitement bien flairée Nietzsche, et que je reproche en toutes choses à M. de Vogüé de n'avoir absolument pas distinguée.

Le ton des lettres de cette époque change brusquement. Ses correspondants habituels habitant avec lui Pétersbourg, ce n'est plus à eux qu'il écrit, mais à des inconnus, des correspondants de fortune qui s'adressent à lui pour être édifiés, consolés, guidés. Il faudrait presque tout citer; mieux vaut renvoyer au livre; je n'écris cet article que pour y amener mon lecteur.

Enfin, délivré de ses horribles soucis d'argent, il s'emploie de nouveau, durant les dernières années de sa vie, à diriger le Journal d'un homme de lettres, qui ne parut que de manière intermittente. «Je vous avoue, écrit-il au célèbre Aksakov, en novembre 1880, c'est-à-dire trois mois avant sa mort—je vous avoue, en ami, qu'ayant l'intention d'entreprendre dès l'année prochaine l'édition du Journal, j'ai souvent et longuement prié Dieu, à genoux, pour qu'il me donne un cœur pur, une parole pure, sans péché, sans envie, et incapable d'irriter.»

Dans ce Journal où M. de Vogüé ne savait voir que des «hymnes obscurs, échappant à l'analyse comme à la controverse», le peuple russe heureusement distinguait autre chose et Dostoïevsky put, autour de son œuvre, sentir se réaliser à peu près ce rêve d'unité des esprits, sans unification arbitraire.

À la nouvelle de sa mort, cette communion et confusion des esprits se manifesta de manière éclatante, et si d'abord «les éléments subversifs projetèrent d'accaparer son cadavre», on vit bientôt, «par une de ces fusions inattendues dont la Russie a le secret, quand une idée nationale l'échauffe, tous les partis, tous les adversaires, tous les lambeaux disjoints de l'empire rattachés par ce mort dans une communion d'enthousiasme». La phrase est de M. de Vogüé, et je suis heureux, après toutes les réserves que j'ai faites sur son étude, de pouvoir citer ces nobles paroles. «Comme on disait des anciens tsars qu'ils «rassemblaient» la terre russe, écrit-il plus loin, ce roi de l'esprit avait rassemblé là le cœur russe.»

C'est ce même ralliement d'énergies qu'il opère à présent à travers l'Europe, lentement, mystérieusement presque,—en Allemagne surtout où les éditions de ses œuvres se multiplient, en France enfin où la génération qui s'élève reconnaît et goûte, mieux que celle de M. de Vogüé, sa vertu. Les secrètes raisons qui différèrent son succès seront celles mêmes qui l'assureront plus durable.