De sorte que cette «sympathie universelle» s'accompagne, se fortifie d'un nationalisme ardent qui, dans l'esprit de Dostoïevsky, en est le complément indispensable. Il proteste, sans lassitude, sans trêve contre ceux qu'on appelait alors là-bas les «progressistes», c'est-à-dire (j'emprunte cette définition à Strakhov), «cette race de politiciens qui attendaient les progrès de la culture russe, non point d'un développement organique du fonds national, mais d'une assimilation précipitée de l'enseignement occidental».—«Le Français est avant tout Français, et l'Anglais Anglais, et leur but suprême est de rester eux-mêmes. C'est là qu'est leur force.» Il s'insurge «contre ces hommes qui déracinent les Russes», et n'attend pas Barrès pour mettre en garde, l'étudiant qui, en «s'arrachant à la société et en l'abandonnant, ne va pas au peuple, mais quelque part, à l'étranger, dans l'européisme, dans le règne absolu de l'homme universel qui n'a jamais existé et, de cette façon, rompt avec lé peuple, le méprise et le méconnaît». Tout comme Barrès à propos du «kantisme malsain», il écrit, dans la préface de la revue qu'il dirige[11]: «Quelque fertile que soit une idée importée de l'étranger, elle ne pourra prendre racine chez nous, s'acclimater et nous être réellement utile que si notre vie nationale, sans aucune inspiration et poussée du dehors, faisait surgir d'elle-même cette idée naturellement, pratiquement, par suite de sa nécessité, de son besoin reconnu pratiquement par tous. Aucune nation du monde, aucune société plus ou moins stable ne s'est formée sur un programme de commande, importé du dehors...» Et je ne connais pas dans Barrès déclaration plus catégorique ni plus pressante.
Mais tout à côté voici ce que je regrette de ne point trouver chez Barrès: La capacité de s'arracher pour un moment de son sol afin de se regarder sans parti pris est l'indice d'une très forte personnalité, en meme temps que la capacité de regarder l'étranger avec bienveillance est un des dons les plus grands et les plus nobles de la nature. Et d'ailleurs Dostoïevsky ne semblait-il pas prévoir l'aveuglement jusqu'où devait nous entraîner cette doctrine: «Il est impossible de détromper le Français et de l'empêcher de se croire le premier homme de l'univers. D'ailleurs, il ne sait que très peu de l'univers... De plus il ne tient pas à savoir. C'est un trait commun à toute la nation et très caractéristique.»
Il se sépare plus nettement, plus heureusement encore, de Barrès, par son individualisme. Et, en regard de Nietzsche, il nous devient un admirable exemple pour montrer de combien peu d'infatuation, de suffisance, s'accompagne parfois de cette croyance en la valeur du moi. Il écrit: «Le plus difficile dans ce monde, c'est de rester soi-même»; «et, «il ne faut gâcher sa vie pour aucun but»; car pour lui, non plus que sans patriotisme, sans individualisme il n'est nul moyen de servir l'humanité. Si quelques barrésistes lui étaient acquis par les déclarations que je citais tout à l'heure, quel barrésiste les déclarations que voici ne lui aliéneraient-elles pas?
De même, en lisant ces paroles:» Dans l'humanité nouvelle, l'idée esthétique est troublée. La base morale de la société, prise dans le positivisme, non seulement ne donne pas de résultats, mais ne peut pas se définir elle-même, s'embrouille dans les désirs et dans les idéals. Se trouve-t-il donc encore trop peu de faits pour prouver que la société ne se fonde pas ainsi, que ce ne sont pas ces chemins qui conduisent au bonheur et que le bonheur ne provient pas de là comme on le croyait jusqu'à présent? Mais alors d'où provient-il? On écrit tant de livres et on perd de vue le principal: à l'occident on a perdu le Christ... et l'occident tombe à cause de cela, uniquement à cause de cela.» Quel catholique français n'applaudirait... s'il ne se heurtait point devant l'incidente, que d'abord j'omettais: «On a perdu le Christ,—par la faute du catholicisme.» Quel catholique français dès lors oserait se laisser émouvoir par les larmes de piété dont cette correspondance ruisselle? En vain Dostoïevsky voudra-t-il «révéler au monde un Christ russe, inconnu à l'univers et dont le principe est contenu dans notre orthodoxie»,—le catholique français, de par son orthodoxie à lui, se refusera d'écouter,—et c'est en vain, pour aujourd'hui du moins, que Dostoïevsky ajoutera: «À mon avis, c'est là que se trouve le principe de notre future puissance civilatrice et de la résurrection par nous de toute l'Europe, et toute l'essence de notre future force.»
De même encore si Dostoïevsky peut offrir à M. de Vogüé de quoi voir en lui «de l'acharnement contre la pensée, contre la plénitude de la vie,» une «sanctification de l'idiot, du neutre, de l'inactif», etc., nous lisons d'autre part dans la lettre à son frère, non donnée par Bienstock: «Ce sont des gens simples, me dira-t-on. Mais un homme simple est bien plus à craindre qu'un homme compliqué.»—À une jeune fille qui désirait «se rendre utile» et lui avait exprimé sa volonté de devenir infirmière ou sage-femme: «... en s'occupant régulièrement de son instruction on se prépare à une activité cent fois plus utile...», écrit-il; et plus loin: «ne serait-il pas mieux de s'occuper de votre instruction supérieure?... La plupart de nos spécialistes sont des gens profondément peu instruits... et la plupart de nos étudiants et étudiantes sont tout à fait sans aucune instruction. Quel bien peuvent-ils faire à l'humanité!» Et certes je n'avais pas besoin de ces paroles pour comprendre que M. de Vogüé se trompait, mais tout de même on pouvait se méprendre.
Dostoïevsky ne se laisse pas plus facilement enrôler pour ou contre le socialisme; car, si Hoffmann est en droit de dire: «Socialiste, dans le sens le plus humain du mot, Dostoïevsky n'a jamais cessé de l'être», ne lisons-nous pas dans la correspondance; «Déjà le socialisme a rongé l'Europe; si on tarde trop, il démolira tout.»
Conservateur, mais non traditionaliste; tsariste, mais démocrate; chrétien, mais non catholique romain; libéral, mais non «progressiste», Dostoïevsky reste celui dont on ne sait comment se servir. On trouve en lui de quoi mécontenter chaque parti. Car il ne se persuada jamais qu'il eût trop de toute son intelligence pour le rôle qu'il assumait—ou qu'en vue de fins immédiates, il eût le droit d'incliner, de fausser cet instrument infiniment délicat. «À propos de toutes ces tendances possibles, écrit-il,—et les mots sont soulignés par lui,—qui se sont confondues en un souhait de bienvenue pour moi (9 avril 1876), j'aurais voulu écrire un article sur l'impression causée par ces lettres... Mais, ayant réfléchi à cet article, je me suis soudain aperçu qu'il était impossible de l'écrire en toute sincérité; alors, s'il n'y a pas de sincérité, est-ce que cela vaut la peine de l'écrire?» Que veut-il dire? Sans doute ceci: que pour écrire cet article opportun d'une manière qui plaise à tous et en assure le succès, il lui faudrait forcer sa pensée, la simplifier outre mesure, pousser enfin ses convictions au delà de leur naturel. C'est là ce qu'il ne peut consentir.
Par un individualisme sans dureté et qui se confond avec la simple probité de pensée, il ne consent à présenter cette pensée qu'en son intégrité complexe. Et son insuccès parmi nous n'a pas de plus forte ni de plus secrète raison.
Et je ne prétends pas insinuer que les grandes convictions emportent d'ordinaire avec elles une certaine improbité de raisonnement; mais elles se passent volontiers d'intelligence; et tout de même M. Barrès est trop intelligent pour n'avoir pas vite compris que ce n'est pas en éclairant équitablement une idée sur toutes ses faces qu'on lui fait faire un rapide chemin dans le monde—mais en la poussant résolument d'un seul côté.
Pour faire réussir une idée, il faut ne mettre en avant qu'elle seule, ou, si l'on préfère: pour réussir, il faut ne mettre en avant qu'une idée. Trouver une bonne formule ne suffit pas; il s'agit de n'en plus sortir. Le public, devant chaque nom, veut savoir à quoi s'en tenir et ne supporte pas ce qui lui encombrerait le cerveau. Quand il entend nommer: Pasteur, il aime à pouvoir penser aussitôt: oui, la rage; Nietzsche? le surhomme; Curie? le radium; Barrès? la terre et les morts; Quinton? le plasma; tout comme on disait: Bornibus? sa moutarde. Et Parmentier, si tant est qu'il ait «inventé» la pomme de terre, est plus connu, grâce à ce seul légume, que si nous lui devions tout notre potager.