Cela est écrit en 1861. Voici donc ce qu'il entendait alors par un but. Certes, il souffrait de cette captivité épouvantable. (Il a fait quatre ans de Sibérie et six ans de service obligatoire.) Il souffrait; mais, dès qu'il fut de nouveau libre, il put se rendre compte que le vrai but, que la liberté qu'il souhaitait vraiment, était quelque chose de plus profond, et qui n'avait rien à voir avec l'élargissement des geôles. Et en 1877, il écrit cette phrase extraordinaire, qu'il me plaît de rapprocher de ce que je vous lisais à l'instant:
Il ne faut gâcher sa vie pour aucun but[18].
Ainsi donc, selon Dostoïevsky, nous avons une raison de vivre, supérieure, secrète,—secrète souvent même pour nous,—toute différente assurément du but extérieur que la plupart d'entre nous assignent à leur vie.
Mais tâchons d'abord de nous représenter la personne de Theodor Michaïlovitch Dostoïevsky. Son ami Riesenkampf nous le peint, tel qu'il était en 1841, à vingt ans.
Un visage arrondi, plein; un nez quelque peu retroussé; des cheveux châtain clair, coupés court. Un grand front, et sous de faibles sourcils, de petits yeux gris, très enfoncés. Des joues pâles, semées de taches de rousseur. Un teint maladif, presque terreux, et des lèvres très renflées.
On dit quelquefois que c'est en Sibérie qu'il avait eu ses premières attaques d'épilepsie; mais il était déjà malade avant sa condamnation, et la maladie n'avait fait, là-bas, qu'empirer. «Un teint maladif»: Dostoïevsky a toujours été de mauvaise santé. Pourtant c'est lui, le dolent, le faible, qui est pris pour le service militaire, tandis que son frère, très robuste au contraire, est dispensé.
En 1841, c'est-à-dire à l'âge de vingt ans, il est nommé sous-officier. Il prépare alors des examens pour obtenir, en 1843, le grade d'officier supérieur. Nous savons que son traitement était de 3000 roubles, et bien qu'il fût entré en possession de l'héritage de son père à la mort de celui-ci, comme il menait une vie très libre et que de plus il avait dû prendre à sa charge son plus jeune frère, il s'endettait sans cesse. Cette question d'argent réparait dans toutes les pages de sa correspondance, bien plus pressante encore que dans celle de Balzac; elle joue un rôle extrêmement important jusque vers la fin de sa vie, et ce ne fut que dans ces dernières années qu'il sortit vraiment de la gene.
Dostoïevsky mène d'abord une vie dissipée. Il court les théâtres, les concerts, les ballets. Il est insouciant. Il lui arrive de louer un appartement, parce que, simplement, la tête du logeur lui plaît. Son domestique le vole; il s'amuse à se laisser voler. Il a de brusques sautes d'humeur, suivant la bonne ou la mauvaise fortune. Devant son incapacité à se diriger dans la vie, sa famille et ses amis souhaitent de le voir loger avec son ami Riesenkampf. «Prends en exemple le bel ordre germanique de celui-ci», lui disent-il. Riesenkampf, plus âgé de quelques aimées que Theodor Michaïlovitch, est docteur. En 1843, il vint s'installer à Pétersbourg. En ce temps, Dostoïevsky se trouvait sans un kopek; il vivait de lait et de pain, à crédit. «Theodor est de ces gens auprès de qui il fait bon vivre, mais qui demeureront toujours dans le besoin», lisons-nous dans une lettre de Riesenkampf. Ils s'établissent donc ensemble, mais Dostoïevsky se révèle un camarade impossible. Il accueille les clients de Riesenkampf dans la salle où celui-ci les fait attendre. Chaque fois que l'un d'eux lui paraît misérable, il le secourt avec l'argent de Riesenkampf, ou avec le sien, lorsqu'il en a. Certain jour, il reçoit mille roubles de Moscou. L'argent sert aussitôt à régler quelques dettes, puis, le soir même, Dostoïevsky aventure au jeu le reste de la somme (au billard, nous a-t-il raconté) et dès le lendemain matin, il se voit contraint d'emprunter cinq roubles à son ami. J'oubliais de dire que les cinquante derniers roubles avaient été volés par un client de Riesenkampf que Dostoïevsky, dans un élan de subite amitié, avait introduit dans sa chambre. Riesenkampf et Theodor Michaïlovitch se séparèrent en mars 1844, sans que le dernier parût beaucoup amendé.
En 1846, il publie les Pauvres Gens. Ce livre eut un succès considérable, subit. La manière dont Dostoïevsky parle de ce succès est révélatrice. Nous lisons dans une lettre de cette époque:
Je suis tout étourdi, je ne vis pas, je n'ai pas le temps de réfléchir. On m'a créé une renommée douteuse, et je ne sais jusques à quand durera cet enfer[19].