Trois lettres de cette même époque furent données par le numéro d'avril 1898 de la Niva. Pourquoi M. Bienstock ne nous donne-t-il que la première de ces lettres et point celle du 21 août 1855? Dostoïevsky y fait allusion à une lettre d'octobre précédent, qui n'a pas encore été retrouvée.

Lorsque, dans ma lettre d'octobre de l'an précédent, je te faisais entendre les mêmes plaintes (au sujet du silence des autres), tu m'as répondu qu'il t'avait été très pénible de les lire. Mon cher Mischa! Pour l'amour de Dieu, ne m'en veuille pas! Songe que je suis tout seul comme un caillou rejeté, que mon caractère a toujours été sombre, maladif, émotif... Je suis le premier convaincu que j'ai tort.

Dostoïevsky rentra à Pétersbourg le 29 novembre 1859. À Semipalatinsk, il s'était marié. Il avait épousé la veuve d'un forçat, déjà mère d'un grand enfant, nature fort peu intéressante, semble-t-il, que Dostoïevsky adopta et prit à sa charge. Il avait la manie de se charger.

«Il était peu changé,» nous dit Milioukof, son ami, qui ajoute: «Son regard est plus hardi que naguère, et son visage n'a rien perdu de son expression énergique.»

En 1861, il fit paraître: Humiliés et offensés. En 1861-62, les Souvenirs de la maison des morts. Crime et châtiment, le premier de ses grands romans, ne parut qu'en 1866.

Dans les années 1863, 1864 et 1865, il s'occupa activement d'une revue. Une de ses lettres nous parle de ces années intermédiaires, si éloquemment que je ne me retiens point de vous lire encore ces passages. C'est, je crois, la dernière citation que je ferai de sa correspondance. Cette lettre est du 31 mars 1865[24].

... Je vais vous narrer mon histoire durant ce laps de temps. D'ailleurs pas toute. C'est impossible, car, en pareil cas, on ne raconte jamais dans les lettres les choses essentielles. Il y a des choses que je ne puis raconter tout simplement. C'est pourquoi je me bornerai à vous donner un rapide aperçu de la dernière année de ma vie.

Vous savez probablement qu'il y a quatre ans, mon frère entreprit l'édition ü une revue. J'y collaborais. Tout allait bien. Ma Maison des morts avait obtenu un succès considérable qui avait rénové ma réputation littéraire. Mon frère, en commençant l'édition, avait beaucoup de dettes; elles allaient être payées, quand tout d'un coup, en mai 1863, la revue fut interdite à cause d'un article véhément et patriotique, qui, compris de travers, fut jugé comme une protestation contre les actes du gouvernement et l'opinion publique. Ce coup l'acheva; il fit dettes sur dettes; sa santé commença à s'altérer. Moi, à ce moment, je n'étais pas près de lui; j'étais à Moscou, au chevet de ma femme mourante. Oui, Alexandre Egorovitch, oui, mon cher ami! Vous m'écriviez, vous compatissiez à la perte cruelle qu'a été pour moi la mort de mon ange, de mon frère Michel, et vous ne saviez pas jusqu'à quel point le sort m'écrasait. Un autre être qui m'aimait, et que j'aimais infiniment, ma femme, est morte de phtisie à Moscou, où elle s'était installée depuis une année. De tout l'hiver 1864, je ne quittai pas son chevet.

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Oh! mon ami! Elle m'aimait infiniment et je l'aimais de même; cependant, nous ne vivions pas heureux ensemble. Je vous raconterai tout cela quand je vous verrai; sachez seulement que, bien que très malheureux ensemble (à cause de son caractère étrange, hypocondriaque et maladivement fantasque), nous ne pouvions cesser de nous aimer. Même, plus nous étions malheureux, plus nous nous attachions l'un à l'autre. Quelque étrange que cela paraisse, c'était ainsi. C'était la femme la plus honnête, la plus noble, la plus généreuse de toutes celles que j'ai connues dans ma vie. Quand elle est morte (malgré les tourments que j'éprouvai durant toute une année à la voir se mourir), bien que j'aie apprécié et senti péniblement ce que j'ensevelissais avec elle, je ne pouvais m'imaginer combien ma vie était vide et douloureuse. Voilà déjà une année, et ce sentiment reste toujours le même...

Aussitôt après l'avoir ensevelie, je courus à Pétersbourg chez mon frère. Il me restait seul! Trois mois plus tard, lui aussi n'était plus. Il ne fut malade qu'un mois; et, semblait-il, peu gravement, de sorte que la crise qui l'emporta en trois jours, était presque inattendue.

Et voilà que tout d'un coup, je me suis trouvé seul; et j'ai ressenti de la peur. C'est devenu terrible! Ma vie brisée en deux. D'un côté le passé avec tout ce pourquoi j'avais vécu, de l'autre l'inconnu sans un seul cœur pour remplacer les deux disparus. Littéralement, il ne me restait pas de raison de vivre. Se créer de nouveaux liens, inventer une nouvelle vie? Cette pensée seule me faisait horreur. Alors, pour la première fois, j'ai senti que je n'avais par quoi les remplacer, que je n'aimais qu'eux seuls au monde et qu'un nouvel amour non seulement ne serait pas, mais ne devait pas être.

Cette lettre fut continuée en avril, et quinze jours après le cri de désespoir que nous venons d'entendre, nous lisons, daté du 14 de ce mois, ce qui suit:

De toutes les réserves de force et d'énergie, dans mon âme est resté quelque chose de trouble et de vague, quelque chose voisin du désespoir. Le trouble, l'amertume, l'état le plus anormal pour moi... Et, de plus, je suis seul!

Il n'y a plus l'ami de quarante années. Cependant il me semble toujours que je me prépare à vivre. C'est ridicule, n'est-pas? La vitalité du chat!

Il ajoute: