II

Les quelques vérités d'ordre psychologique et moral que les livres de Dostoïevsky vont nous permettre d'aborder me paraissent des plus importantes et il me tarde d'y venir; mais si hardies et si neuves, qu'elles risqueraient de vous paraître paradoxales si je les abordais de front. J'ai besoin de précautions.

Dans notre dernière causerie, je vous ai parlé de la figure même de Dostoïevsky; il me semble opportun à présent, et précisément pour faire valoir d'autant plus les particularités de cette figure, de la replonger dans son atmosphère.

J'ai connu intimement quelques Russes; mais je n'ai jamais été en Russie; et ma tâche serait ici bien ardue, si je n'étais aidé. Je vous exposerai donc tout d'abord les quelques observations sur le peuple russe que je trouve dans un livre allemand sur Dostoïevsky. Mme Hoffmann, son excellent biographe, insiste tout d'abord beaucoup sur cette solidarité, cette fraternité pour tous et pour chacun, qui, à travers toutes les classes de la société russe, aboutissent à l'évanouissement des barrières sociales et amènent tout naturellement cette facilité de relations que nous retrouvons dans les romans de Dostoïevsky: présentations réciproques, sympathies subites, ce qu'un de ses héros appelle si éloquemment «les familles de hasard». Les maisons deviennent des bivouacs, hospitalisent l'inconnu de la veille; on reçoit l'ami de l'ami et l'intimité s'établit aussitôt.

Autre remarque de Mme Hoffmann sur le peuple russe: son incapacité de méthode stricte, et souvent même d'exactitude; il semble que le Russe ne souffre pas beaucoup du désordre et ne fasse pas grand effort pour en sortir. Et s'il m'est permis de chercher une excuse au désordre de ces causeries, je la trouverai dans la confusion même des idées de Dostoïevsky, dans leur enchevêtrement extrême, et la particulière difficulté que l'on éprouve, lorsqu'on cherche à les soumettre à un plan qui satisfasse notre logique occidentale. De ce flottement, de cette indécision, Mme Hoffmann fait en partie responsable l'affaiblissement de la conscience de l'heure qu'entraînent, échappant au rythme des heures, les interminables nuits de l'hiver, les interminables jours de l'été. Dans une courte allocution au théâtre du Vieux-Colombier, je citais déjà cette anecdote qu'elle rapporte: un Russe à qui l'on reprochait son inexactitude répliquait: «Oui, la vie est un art difficile. Il y a des instants qui méritent d'être vécus correctement, ce qui est bien plus important que d'être ponctuel à un rendez-vous,»—et nous verrons du même coup, dans cette phrase révélatrice, le sentiment particulier que le Russe a de la vie intime. Elle a pour lui plus d'importance que tous les rapports sociaux.

Signalons encore avec Mme Hoffmann la propension à la souffrance et à la compassion, au Leiden et au Mitleiden, cette compassion qui s'étend au criminel. Il n'existe en russe qu'un seul mot pour désigner le malheureux et le criminel, un seul mot pour désigner le crime et le simple délit. À cela, si nous ajoutons une contrition quasi religieuse, nous comprendrons mieux l'indéracinable défiance du Russe dans toutes ses relations avec les autres, et en particulier avec les étrangers; défiance dont souvent se plaignent les Occidentaux, mais qui vient, affirme Mme Hoffmann, du sentiment toujours en éveil de sa propre insuffisance et pecabilité, bien plus que du sentiment de la non-valeur des autres: c'est de la défiance par humilité.

Rien ne saurait éclairer mieux cette religiosité si particulière du Russe—et qui subsiste même après que toute foi est éteinte—que le récit des quatre rencontres du prince Muichkine, le héros de l'Idiot, dont je vais vous donner lecture:

À propos de la foi, commença en souriant Muichkine, la semaine dernière j'ai fait, en deux jours, quatre rencontres différentes. Un matin, voyageant en chemin de fer, je me suis trouvé avoir pour compagnon de route S..., avec qui j'ai causé pendant quatre heures... J'avais déjà beaucoup entendu parler de lui, et je savais, notamment, qu'il était athée. C'est un homme fort instruit, et je me réjouissais de pouvoir m'entretenir avec un vrai savant. De plus, il est parfaitement élevé, en sorte qu'il m'a parlé tout à fait comme si j'avais été son égal, sous le rapport de l'intelligence et de l'instruction. Il ne croit pas en Dieu. Seulement j'ai été frappé d'une chose, c'est que tout ce qu'il disait semblait étranger à la question. J'avais déjà fait une remarque analogue chaque fois qu'il m'était arrivé précédemment de causer avec des incrédules ou de lire leurs livres: il m'avait toujours paru que tous leurs arguments, même les plus spécieux, portaient à faux. Je ne le cachai pas à S..., mais sans doute je m'exprimai en termes trop peu clairs, car il ne me comprit pas... Le soir, je m'arrêtai dans une ville de district; à l'hôtel où je descendis, tout le monde s'entretenait d'un assassinat qui avait été commis dans cette maison la nuit précédente. Deux paysans d'un certain âge, deux vieux amis, qui n'étaient ivres ni l'un ni l'autre, avaient bu le thé, puis ils étaient allés se coucher (ils avaient demandé une chambre pour eux deux). L'un de ces voyageurs avait remarqué, depuis deux jours, une montre d'argent, retenue par une chaînette en perles de verre, que son compagnon portait et qu'il ne lui connaissait pas auparavant. Cet homme n'était pas un voleur, il était honnête et fort à son aise pour un paysan. Mais cette montre lui plut si fort, il en eut une envie si furieuse qu'il ne put se maîtriser; il prit un couteau, et dès que son ami eut le dos tourné, il s'approcha de lui à pas de loup, visa la place, leva les yeux au ciel, se signa et murmura dévotement cette prière: «Seigneur, pardonnez-moi par les mérites du Christ!» Il égorgea son ami d'un seul coup, comme un mouton, puis lui prit la montre.

Rogojine éclata de rire. Il y avait même quelque chose d'étrange dans cette subite gaîté d'un homme qui jusqu'alors était resté si sombre.

—Voilà, j'aime ça! Non il n'y a pas mieux que ça! cria-t-il d'une voix entrecoupée et presque haletante: l'un ne croit pas du tout en Dieu, et l'autre y croit à un tel point qu'il fait une prière avant d'assassiner les gens!... Non, prince, mon ami, on n'invente pas ces choses-là! Ha, ha, ha! Non, il n'y a pas mieux que ça...

—Le lendemain matin, j'allai me promener dans la ville, je rencontre un soldat ivre festonnant sur le trottoir pavé en bois. Il m'accoste: «Barine, achète-moi cette croix d'argent, je te la cède pour deux grivnas; une croix en argent!» Il m'avait mis en main une croix que sans doute il venait d'ôter de son cou; elle était attachée à un cordon bleu. Mais au premier coup d'œil, on voyait qu'elle était en étain; elle avait huit pointes et reproduisait fidèlement le type byzantin. Je tirai de ma poche une pièce de deux grivnas, je la donnai au soldat et me passai sa croix au cou; la satisfaction d'avoir floué un sot barine se manifesta sur son visage et je suis persuadé qu'il alla immédiatement dépenser au cabaret le produit de cette vente. Alors, mon ami, tout ce que je voyais chez nous faisait sur moi la plus forte impression; auparavant je ne comprenais rien à la Russie: dans mon enfance, j'ai vécu comme hébété, et plus tard, pendant les cinq années que j'avais passées à l'étranger, il ne m'était resté du pays natal que des souvenirs en quelque sorte fanatiques. Je continue donc ma promenade en me disant: «Non, j'attendrai encore avant de condamner ce Judas. Dieu sait ce qu'il y a au fond de ces faibles cœurs d'ivrognes.» Une heure après, comme je revenais à l'hôtel, je rencontrai une paysanne qui portait dans ses bras un enfant à la mamelle. La femme était encore jeune, l'enfant pouvait avoir six semaines. Il souriait à sa mère et cela depuis sa naissance. Tout à coup je vis la paysanne se signer si pieusement, si pieusement, si pieusement! «Pourquoi fais-tu cela, ma chère?» lui demandai-je. (Alors je questionnais toujours.) «Eh bien! me répondit-elle, autant une mère est joyeuse quand elle remarque le premier sourire de son nourrisson, autant Dieu éprouve de joie chaque fois que, du haut du ciel, il voit un pécheur élever vers Lui une ardente prière.» C'est une femme du peuple qui m'a dit cela, presque dans ces mêmes termes, qui a exprimé cette pensée si profonde, si fine, si véritablement religieuse, où se trouve tout le fond du christianisme, c'est-à-dire la notion de Dieu considéré comme notre père, et l'idée que Dieu se réjouit à la vue de l'homme comme un père à la vue de son enfant, la principale pensée du Christ! Une simple paysanne! À la vérité, elle était mère... et qui sait? C'était peut-être la femme de ce soldat. Écoute, Parfène, voici ma réponse à ta question de tout à l'heure: le sentiment religieux, dans son essence, ne peut être entamé par aucun raisonnement, par aucune faute, par aucun crime, par aucun athéisme; il y a ici quelque chose qui reste et restera éternellement en dehors de tout cela, quelque chose que n'atteindront jamais les arguments des athées. Mais le principal, c'est que nulle part on ne remarque cela que dans le cœur du Russe, et voilà ma conclusion! C'est une des premières impressions que j'ai reçues de notre Russie. Il y a à faire, Parfène! Il y a à faire dans notre monde, crois-moi.

Et nous voyons, à la fin de ce récit, se dessiner un autre trait de caractère: la croyance à une mission particulière du peuple russe.