Cette croyance, nous la retrouvons chez nombre d'écrivains russes; elle devient conviction active et douloureuse chez Dostoïevsky, et son grief contre Tourguenieff était précisément de ne point retrouver chez lui ce sentiment national, de sentir Tourguenieff trop européanisé.

Dans son discours sur Pouchkine, Dostoïevsky déclare que Pouchkine, encore en pleine période d'imitation de Byron, de Chénier, brusquement trouva ce que Dostoïevsky appelle le ton russe, «un ton neuf et sincère». Répondant à cette question qu'il appelle «la question maudite»: Quelle foi peut-on avoir en le peuple russe et en sa valeur? Pouchkine s'écrie: «Humilie-toi, homme arrogant, il faut d'abord vaincre ton orgueil, humilie-toi et devant tous, courbe-toi vers le sol natal.»

Les différences ethniques ne sont peut-être nulle part mieux accusées que dans la façon de comprendre l'honneur. Le secret ressort de l'homme civilisé, qui me paraît être non point tant précisément l'amour-propre, ainsi qu'eût dit La Rochefoucauld, mais le sentiment de ce que nous appelons «le point d'honneur»,—ce sentiment de l'honneur, de ce point névralgique, n'est pas exactement le même pour le Français, l'Anglais, l'Italien, l'Espagnol... Mais, en regard du peuple russe, le point d'honneur de toutes les nations occidentales semble à peu près se confondre. En prenant connaissance de l'honneur russe, il nous paraîtra du même coup combien souvent l'honneur occidental s'oppose aux préceptes évangéliques. Et précisément ici le sentiment de l'honneur chez le Russe, pour s'écarter du sentiment de l'honneur occidental, se rapproche de l'Évangile; ou, si vous préférez, le sentiment chrétien l'emporte chez le Russe, l'emporte souvent, sur le sentiment d'honneur, tel que nous, les Occidentaux, le comprenons.

En se plaçant devant cette alternative: ou se venger, ou, en reconnaissant ses torts, présenter des excuses, l'Occidental estimera le plus souvent que cette dernière solution manque de dignité, qu'elle est le fait d'un lâche, d'un pleutre... L'Occidental a une tendance à considérer comme un trait de caractère de ne pas pardonner, de ne pas oublier, de ne pas remettre. Et certes, il cherche à ne se mettre jamais dans son tort; mais, s'il s'y est mis, il semble que ce qu'il puisse lui arriver de plus fâcheux, ce soit d'avoir à le reconnaître. Le Russe, tout au contraire, est toujours prêt à confesser ses torts,—et même devant ses ennemis,—toujours prêt à s'humilier, à s'accuser.

Sans doute la religion grecque orthodoxe ne fait-elle ici qu'encourager un penchant naturel, en tolérant, en approuvant même souvent la confession publique. L'idée d'une confession non point dans l'oreille d'un prêtre, mais bien d'une confession devant n'importe qui, devant tous, revient comme une obsession dans les romans de Dostoïevsky. Lorsque Raskolnikoff a avoué son crime à Sonia, dans Crime et châtiment, celle-ci conseille aussitôt à Raskolnikoff, comme le seul moyen de soulager son âme, de se prosterner sur la place publique et de crier à tous: «J'ai tué.» La plupart des personnages de Dostoïevsky sont pris, à certains moments, et le plus souvent d'une façon tout à fait inattendue, intempestive, du besoin de se confesser, de demander pardon à tel autre, qui parfois ne comprend même pas ce dont il s'agit; du besoin de se mettre soi-même dans un état d'infériorité par rapport à celui à qui l'on parle.

Vous vous souvenez sans doute de cette extraordinaire scène de l'Idiot, durant une soirée chez Nastasia Philipovna: on propose comme passe-temps, et comme on jouerait à des charades ou à des jeux de petits papiers, que chacune des personnes présentes confesse l'actionna plus vile de sa vie; et l'admirable, c'est que la proposition n'est pas repoussée; c'est que les uns et les autres commencent à se confesser, avec plus ou moins de sincérité, mais presque sans vergogne.

Et je sais plus curieux encore; c'est une anecdote de la vie de Dostoïevsky lui-même. Je la tiens d'un Russe de son entourage immédiat. J'ai eu l'imprudence de la raconter à plusieurs personnes, et déjà l'on en a tiré parti; mais, telle que je l'ai trouvée rapportée, elle devenait méconnaissable, et c'est aussi pourquoi je tiens à vous la répéter ici:

Il y a, dans la vie de Dostoïevsky, certains faits extrêmement troubles. Un, en particulier, auquel il est déjà fait allusion dans Crime et châtiment (t. II, p. 23) et qui semble avoir servi de thème à certain chapitre des Possédés, qui ne figure pas dans le livre, qui est resté inédit, meme en russe, qui n'a été, je crois, publié jusqu'à présent qu'en Allemagne, dans une édition hors commerce[25]. Il y est question du viol d'une petite fille. L'enfant souillée se pend dans une pièce, tandis que dans la pièce voisine, le coupable, Stavroguine, qui sait qu'elle se pend, attend qu'elle ait fini de vivre. Quelle est dans cette sinistre histoire la part de la réalité? C'est ce qu'il ne m'importe pas ici de savoir. Toujours est-il que Dostoïevsky, après une aventure de ce genre, éprouva ce que l'on est bien forcé d'appeler des remords. Ses remords le tourmentèrent quelque temps, et sans doute se dit-il à lui-même ce que Sonia disait à Raskolnikoff. Le besoin le prit de se confesser, mais point seulement à un prêtre. Il chercha celui devant qui cette confession devait lui être le plus pénible; c'était incontestablement Tourguenieff. Dostoïevsky n'avait pas revu Tourguenieff depuis longtemps, et était avec lui en fort mauvais termes. M. Tourguenieff était un homme rangé, riche, célèbre, universellement honoré. Dostoïevsky s'arma de tout son courage, ou peut-être céda-t-il à une sorte de vertige, à un mystérieux et terrible attrait. Figurons-nous le confortable cabinet de travail de Tourguenieff. Celui-ci à sa table de travail.—On sonne.—Un laquais annonce Theodor Dostoïevsky.—Que veut-il?—On le fait entrer, et tout aussitôt, le voici qui commence à raconter son histoire.—Tourguenieff l'écoute avec stupeur. Qu'a-t-il à faire avec tout cela? Sûrement, l'autre est fou! Après qu'il a raconté, grand silence. Dostoïevsky attend de la part de Tourguenieff un mot, un signé... Sans doute croit-il que, comme dans ses romans à lui, Tourguenieff va le prendre dans ses bras, l'embrasser en pleurant, se réconcilier avec lui... mais comme rien ne vient:

—Monsieur Tourguenieff, il faut que je vous dise: «Je me méprise profondément...»

Il attend encore. Toujours le silence. Alors Dostoïevsky n'y tient plus et furieusement il ajoute: