—«Mais je vous méprise encore davantage. C'est tout ce que j'avais à vous dire...» et il sort en claquant la porte. Tourguenieff était décidément trop européanisé pour le bien comprendre.
Et nous voyons ici l'humilité faire place brusquement au sentiment opposé. L'homme que l'humilité inclinait, au contraire, l'humiliation le fait se regimber. L'humilité ouvre les portes du paradis; l'humiliation, celles de l'enfer. L'humilité comporte une sorte de soumission volontaire; elle est librement acceptée; elle éprouve la vérité de la parole de l'Evangile: «Celui qui s'abaisse sera élevé.» L'humiliation, tout au contraire, avilit l'âme, la courbe, la déforme, la sèche, l'irrite, la flétrit; elle cause une sorte de lésion morale très difficilement guérissable.
Il n'est, je crois, pas une des déformations et déviations de caractère—qui nous font paraître nombre de personnages de Dostoïevsky si inquiétants, si maladivement bizarres—qui n'ait son origine dans quelque humiliation première.
Humiliés et offensés, tel est le titre d'un de ses premiers livres, et son œuvre, toujours et tout entière, est tourmentée par cette idée que l'humiliation damne, tandis que l'humilité sanctifie. Le paradis, tel que le rêve et que nous le peint Aliocha Karamazov, c'est un monde dans lequel il n'y aura plus ni humiliés, ni offensés.
La plus étrange et la plus inquiétante figure de ces romans, le terrible Stavroguine, des Possédés, nous trouverons l'explication et la clé de son caractère démoniaque, si différent à première vue de tous les autres, dans quelques phrases du livre:
«Nicolas Vsévolodovitch Stavroguine, raconte un des autres personnages, menait dans ce temps, à Pétersbourg, «une vie ironique», si l'on peut ainsi parler, je ne trouve pas d'autres termes pour la définir; il ne faisait rien et se moquait de tout[26].»
Et la mère de Stavroguine, à qui l'on disait cela, s'écrie un peu plus tard:
Non, il y avait là quelque chose de plus que de l'originalité, j'oserais dire: quelque chose de sacré. Mon fils est un homme fier, dont l'orgueil a été prématurément blessé, et qui en est venu à mener cette vie, si justement qualifiée par vous d'ironique[27].
Et plus loin:
Si Nicolas, poursuivit Barbara Petrovna d'un ton un peu déclamatoire, si Nicolas avait toujours eu auprès de lui un Horatio tranquille, grand dans son humilité, autre belle expression de vous, Stepan Trophimovitch, peut-être depuis longtemps aurait-il échappé à ce triste démon de l'ironie qui a ruiné toute son existence.