Il arrive que certains des personnages de Dostoïevsky, natures profondément viciées par l'humiliation, trouvent une sorte de plaisir, de satisfaction, dans la déchéance qu'elle entraîne, si abominable qu'elle soit.

De ma mésaventure,—dit le héros de l'Adolescent, alors qu'il vient précisément d'éprouver une cruelle mortification d'amour-propre,—de ma mésaventure, éprouvais-je une rancœur bien authentique? Je n'en jurerais pas. Dès ma prime enfance, lorsqu'on m'humiliait à vif, il me naissait aussitôt un désir incoercible de me vautrer orgueilleusement dans ma déchéance et d'aller au-devant des désirs de l'offenseur: «Ah! vous m'avez humilié? Eh bien! je vais m'humilier plus encore, regardez; admirez[28]

Car, si l'humilité est un renoncement à l'orgueil, l'humiliation au contraire amène un renforcement de l'orgueil.

Écoutons encore le récit du triste héros du Sous-sol[29]:

Une fois, la nuit, en passant auprès d'une petite auberge, je vis par la fenêtre des joueurs de billard qui se battaient à coup de queue de billard et firent descendre l'un d'eux par la fenêtre. À un autre moment, cela m'eût écœuré; mais j'étais dans une disposition d'esprit telle que je portai envie à l'homme qui avait été jeté par la fenêtre, et à un tel point que j'entrai dans l'auberge et pénétrai dans la salle de billard: peut-être, me dis-je, me fera-t-on descendre par la fenêtre.

Je n'étais pas ivre, mais, que voulez-vous, à quelle crise de nerfs peut vous amener l'ennui! Mais tout se réduisit à rien. En réalité, je n'étais pas capable de sauter par la fenêtre, et je sortis sans m'être battu.

Dès les premiers pas, ce fut un officier qui me remit à ma place. Je me tenais près du billard, et, involontairement, je lui barrai le passage quand il voulut passer. Il me prit par les épaules et sans rien dire, sans avertissement ni explication, il me fit changer de place, passa et fit semblant de ne pas s'en apercevoir. J'aurais pardonné les coups, mais je ne pouvais pardonner qu'il m'eût fait changer de place sans faire attention à moi.

Ah! diable, que n'aurais-je pas donné pour une véritable dispute! plus régulière, plus convenable, plus littéraire, pour ainsi dire! Il avait agi avec moi comme avec une mouche. Cet officier était d'une grande taille; moi, j'étais petit et chétif. D'ailleurs, j'étais le maître de la querelle; je n'aurais eu qu'à protester et certainement, on m'eût fait passer par la fenêtre. Mais je réfléchis et préférai m'effacer avec rage.

Mais si nous continuons ce récit, nous verrons bientôt l'excès de haine ne nous apparaître plus que comme un renversement de l'amour.

... Après cela, je rencontrai souvent cet officier dans la rue; je le reconnaissais très bien. Je ne sais pas s'il me reconnaissait. Je crois que non; certains indices me permettent de le penser. Mais moi, moi, je le regardais avec haine et colère; et cela dura plusieurs années. Ma colère se fortifiait et grandissait d'une année à l'autre. D'abord tout doucement, je me renseignais sur mon officier. Cela m'était difficile, parce que je ne connaissais personne. Mais un jour que je le suivais de loin, comme s'il me tenait en laisse, quelqu'un l'appela par son nom, et j'appris ainsi comment il se nommait. Une autre fois, je le suivis jusqu'à sa demeure et je donnai dix kopecks au portier pour savoir où ii restait, à quel étage, seul ou avec quelqu'un, etc. En un mot, tout ce qu'on pouvait apprendre du portier. Un matin, bien que je n'aie jamais écrit, il me vint l'idée de présenter sous forme de nouvelle la caractéristique de cet officier, en caricature. J'écrivis cette nouvelle avec délice. Je critiquais, je calomniais même. Je changeai le nom de façon que l'on ne pût le reconnaître tout de suite, mais après, ayant mûrement réfléchi, je corrigeai cela et envoyai le récit aux Annales de la patrie. Mais alors on me critiquait pas et on n'imprima pas ma nouvelle. Ma contrariété en fut vive. Quelquefois la colère m'étouffait. Enfin je me décidai à provoquer mon adversaire. Je lui écrivis une lettre charmante, attrayante, le suppliant de me faire des excuses; mais en cas de refus, je faisais des allusions assez nettes au duel. La lettre était rédigée de telle façon, que si l'officier eût compris tant soit peu le beau et l'élevé, il serait certainement venu chez moi pour me sauter au cou et m'offrir son amitié. Et comme cela eût été bien! Nous aurions si bien vécu ensemble! si bien[30]!

Et c'est ainsi que souvent, chez Dostoïevsky, un sentiment fait place au brusque sentiment contraire.

De cela, nous poumons trouver maint exemple; entre autres celui du malheureux enfant qui, dans les Frères Кагаmazov, mord haineusement le doigt d'Aliocha, quand celui-ci lui tend la main, alors même que, précisément, sans s'en rendre compte, l'enfant commence à l'aimer sauvagement.

Et d'où vient chez cet enfant une telle déviation de l'amour? Il a vu Dmitri Karamazov, le frère d'Aliocha, alors qu'il sortait ivre d'un traktir, rosser son père et le traîner insolemment par la barbe: «Mon papa, mon petit papa. Comme il t'a humilié!» s'écriera-t-il plus tard.