Donc, en regard de l'humilité et sur le même plan moral, si je puis dire, mais à l'autre extrémité de ce plan: l'orgueil, qu'exagère, exaspère et déforme, monstrueusement parfois, l'humiliation.

Certainement, les vérités psychologiques paraissent toujours à Dostoïevsky ce qu'elles sont en réalité: des vérités particulières. En romancier (car Dostoïevsky n'est nullement un théoricien c'est un prospecteur), il se garde de l'induction et sait l'imprudence qu'il y aurait (pour lui du moins) à tenter de formuler des lois générales[31]. Ces lois, c'est à nous, si nous le voulons, de tenter de les dégager, comme taillant des avenues à travers le taillis de ses livres. Cette loi par exemple: que l'homme qui a été humilié cherche à humilier à son tour[32].

Malgré l'extraordinaire luxuriance de sa comédie humaine, les personnages de Dostoïevsky se groupent, s'échelonnent sur un seul plan toujours le même, celui de l'humilité et de l'orgueil; plan qui nous désorienté et même qui ne nous apparaît pas nettement tout d'abord, pour cette seule raison, que d'ordinaire ce n'est pas dans ce sens-là que nous faisons la coupe et que nous hiérarchisons l'humanité. Je m'explique: dans les admirables romans de Dickens, par exemple, je suis parfois presque gêné, par ce que sa hiérarchie, et disons ici, pour employer le mot de Nietzsche: son échelle des valeurs, offre de convenu, presque d'enfantin. Il me semble, en lisant un de ses livres, avoir devant les yeux un des Jugements derniers de l'Angelico: il y a des élus; il y a des damnés; il y a des douteux, de très rares douteux, que les bons anges et les mauvais démons se disputent. La balance qui les pèse tous, comme un bas-relief égyptien, ne tient compte que de leur plus ou moins de bonté. Aux bons, le ciel; aux méchants, l'enfer. Dickens suit en cela l'opinion de son peuple et de son époque. Il arrive que les méchants prospèrent, que les bons soient sacrifiés: c'est la honte de cette vie terrestre et de notre société. Tous les romans tendent à nous montrer, à nous rendre sensible la précellence des qualités du cœur sur celles de l'esprit. J'ai choisi Dickens comme exemple, parce que, de tous les grands romanciers que nous connaissons, c'est chez lui, me semble-t-il, que la classification se présente de la manière la plus simple, et j'ajoute: c'est ce qui lui permet d'être si populaire.

Or, relisant dernièrement d'affilée presque tous les livres de Dostoïevsky, il m'a paru qu'une classification analogue existe chez lui; moins apparente sans doute, encore que presque aussi simple, et qui me semble beaucoup plus significative: ce n'est point selon leur plus ou moins de bonté que l'on peut hiérarchiser (excusez ce mot affreux) ses personnages, selon les qualités de leur cœur, mais bien selon leur plus ou moins d'orgueil.

Dostoïevsky nous présente, d'une part, des humbles (et certains d'entre eux pousseront l'humilité jusqu'à l'abjection, jusqu'à se complaire dans l'abjection), d'autre part, des orgueilleux (et certains de ceux-ci pousseront l'orgueil jusqu'au crime). Ces derniers seront, d'ordinaire, les plus intellectuels. Nous les verrons, tourmentés par le démon de l'orgueil, toujours faire assaut de noblesse:

Je parie que pendant toute la nuit, vous êtes restés à parler, assis l'un à côté de l'autre, et que vous avez perdu un temps précieux à faire assaut de noblesse,

dit à Stavroguine l'immonde Pierre Stépanovitch dans les Possédés[33], ou encore:

Malgré la peur que lui inspire Versilov, Katherina Nikolaïevna a toujours eu de la vénération pour la noblesse de ses principes et sa supériorité d'esprit... Dans sa lettre, il lui a donné sa parole de gentilhomme qu'elle n'avait rien à craindre. Elle a, de son côté, manifesté des sentiments non moins chevaleresques! Il a pu y avoir entre eux joute de courtoisie[34].

Il n'y a rien qui soit de nature à froisser votre amour-propre, dit Élisabeth Nikolaïevna à Stavroguine. Avant-hier, en rentrant chez moi, après votre réponse si chevaleresque à l'insulte publique que je vous avais faite, j'ai deviné tout de suite que, si vous me fuyiez, c'était parce que vous étiez marié, et nullement parce que vous me méprisiez, chose dont j'ai eu surtout peur, en ma qualité de jeune fille du monde.

Et elle achève:

Au moins l'amour-ргорге est sauf[35].