Ses personnages de femmes, plus encore que les masculins, sont constamment décidés, mus, par la raison d'orgueil (voir la sœur de Raskolnikoff, Nastasia Philipovna et Aglaé Épantchine de l'Idiot, Elisabeth Nikolaïevna des Possédés et Katherina Ivanovna des Karamazov).
Mais, par un renversement, que j'oserais qualifier d'évangélique, les plus abjects sont plus près du royaume de Dieu que les plus nobles, tant l'œuvre de Dostoïevsky reste dominée par ces profondes vérités: «Il sera accordé aux humbles ce qui sera refusé aux puissants.»—«Je suis venu pour sauver ce qui était perdu», etc.
D'une part, nous voyons le renoncement à soi, l'abandon de soi; d'autre part, l'affirmation de la personnalité, la «volonté de puissance», dans les romans de Dostoïevsky, mène toujours à la banqueroute.
M. Souday m'a naguère reproché de sacrifier Balzac à Dostoïevsky, de l'immoler même, je crois bien. Est-il nécessaire de protester? Mon admiration pour Dostoïevsky est certes des plus vives; mais je ne pense pourtant point qu'elle m'aveugle, et je suis prêt à reconnaître que les personnages de Balzac sont d'une diversité plus grande que ceux du romancier russe; sa Comédie humaine, plus variée. Dostoïevsky atteint sans doute à des régions bien plus profondes, et touche à des points beaucoup plus importants qu'aucun autre romancier; mais l'on peut dire que tous ses personnages sont taillés dans la même étoffe. L'orgueil et l'humilité restent les secrets ressorts de leurs actes, encore qu'en raison des dosages divers les réactions en soient diaprées.
Dans Balzac (comme du reste dans toute la société occidentale, ou française particulièrement, dont ses romans nous offrent l'image), deux facteurs entrent en jeu, qui n'ont à peu près aucun rôle dans l'œuvre de Dostoïevsky; le premier, c'est l'intelligence; le second, c'est la volonté.
Je ne dis pas que, dans Balzac, la volonté mène toujours l'homme vers le bien et qu'il n'y ait que des vertueux parmi ses volontaires; mais du moins voyons-nous nombre de ses héros atteindre à la vertu par volonté et faire une carrière glorieuse à force de persévérance, d'intelligence et de résolution. Songez à ses David Séchard, Bianchon, Joseph Brideau, Daniel d'Arthez..., et j'en pourrais citer vingt autres.
Dans toute l'œuvre de Dostoïevsky, nous n'avons pas un seul grand homme.—Pourtant l'admirable père Zossima des Karamazov, direz-vous... Oui, c'est certainement la plus haute figure que le romancier russe ait tracée; il domine de très haut tout le drame, et lorsque nous aurons enfin la traduction complète des Frères Karamazov, qu'on nous annonce, nous comprendrons mieux encore son importance. Mais nous comprendrons mieux aussi ce qui, pour Dostoïevsky, constitue sa véritable grandeur; le père Zossima n'est pas un grand homme aux yeux du monde. C'est un saint, non pas un héros. Il n'atteint à la sainteté précisément qu'en abdiquant la volonté, qu'en résignant l'intelligence.
Dans l'œuvre de Dostoïevsky, tout aussi bien que dans l'Évangile, le royaume des cieux appartient aux pauvres en esprit. Chez lui, ce qui s'oppose à l'amour, ce n'est point tant la haine que la rumination du cerveau.
En regard de Balzac, si j'examine les êtres résolus que me présente Dostoïevsky, je m'aperçois soudain qu'ils sont tous des êtres terribles. Voyez Raskolnikoff, le premier sur la liste, d'abord chétif ambitieux, qui voudrait être Napoléon et qui ne parvient qu'à tuer une prêteuse sur gages et une innocente jeune fille. Voyez Stavroguine, Pierre Stépanovitch, Ivan Karamazov, le héros de l'Adolescent, (le seul des personnages de Dostoïevsky qui, depuis le commencement de sa vie, du moins depuis qu'il se connaît, vive avec une idée fixe: celle de devenir un Rothschild; et, comme par dérision, il n'est pas dans tous les livres de Dostoïevsky de créature plus veule, plus à la merci de chacun). La volonté de ses héros, tout ce qu'ils ont en eux d'intelligence et de volonté, semble les précipiter vers l'enfer; et si je cherche quel rôle joue l'intelligence dans les romans de Dostoïevsky, je m'aperçois que c'est toujours un rôle démoniaque.
Ses personnages les plus dangereux sont aussi bien les plus intellectuels.