IV
Nous avons constaté dans notre dernière causerie l'inquiétante dualité qui animait et écartelait la plupart des personnages de Dostoïevsky, cette dualité qui fait dire à l'ami de Raskolnikoff, parlant du héros de Crime et châtiment:
On dirait vraiment qu'il y a en lui deux caractères opposés qui se manifestent tour à tour.
et si ces caractères ne se manifestaient jamais que tour à tour, tout irait encore bien, mais nous avons vu qu'il leur arrivait souvent de se manifester simultanément. Nous avons vu comment chacune de ces velléités contradictoires s'épuise et pour ainsi dire se déprécie, se décontenance par son expression même et par sa manifestation, pour laisser place précisément à la velléité contraire; et jamais le héros n'est plus près de l'amour que lorsqu'il vient d'exagérer sa haine, et jamais plus près de la haine que lorsqu'il vient d'exagérer son amour.
Nous découvrons en chacun d'eux, et surtout dans les caractères de femmes, un inquiet pressentiment de son inconstance. La crainte de ne pouvoir maintenir longtemps en eux la même humeur et la même résolution les pousse souvent à une brusquerie d'action déconcertante.
Sachant depuis longtemps, dit la Lisa des Possédés, que mes résolutions ne durent pas plus d'une minute, je me suis décidée tout de suite[48].
Je me propose d'étudier aujourd'hui quelques conséquences de cette étrange dualité; mais tout d'abord je voudrais me demander avec vous, si cette dualité existe en fait ou si seulement Dostoïevsky l'imagine? La réalité lui fournit-elle des exemples de cela? Observa-t-il en cela la nature, ou céda-t-il complaisamment à son imagination?
«La nature imite ce que l'œuvre d'art lui propose», dit Oscar Wilde dans Intentions. Cet apparent paradoxe, il s'amuse à l'illustrer par quelques insinuations spécieuses:
«Vous avez remarqué, dit-il en substance, combien, depuis quelque temps, la nature s'est mise à ressembler aux paysages de Corot.»
Que veut-il dire, sinon ceci: que nous voyons d'ordinaire la nature d'une manière devenue conventionnelle, que nous ne reconnaissons dans la nature que ce que l'œuvre d'art nous a appris à y remarquer. Dès qu'un peintre tente, dans son œuvre, de traduire et d'exprimer une vision personnelle, cet aspect nouveau de la nature qu'il nous propose nous parait paradoxal d'abord, insincère et presque monstrueux. Puis, bientôt, nous nous accoutumons à regarder la nature comme en faveur de cette nouvelle oeuvre d'art, et nous y reconnaissons ce que le peintre nous montrait. C'est ainsi que, pour l'œil nouvellement et différemment averti, la nature semble «imiter» l'œuvre d'art.