Tout à coup Raskolnikoff crut s'apercevoir qu'il détestait Sonia. Surpris, effrayé même d'une découverte si étrange, il releva soudain la tête et considéra attentivement la jeune fille. La haine disparut aussitôt de son cœur. Ce n'était pas cela. Il s'était trompé sur la nature du sentiment qu'il éprouvait[44].

De cette mesinterpretation du sentiment par l'individu qui l'éprouve,—nous trouverions quelques exemples également dans Marivaux ou dans Racine.

Parfois, l'un de ces sentiments s'épuise par son exagération même; il semble que l'expression de ce sentiment en décontenance celui qui l'exprime. Il n'y a pas encore là dualité de sentiments; mais voici qui est plus particulier. Écoutons Versiloff, le père de l'Adolescent:

Si encore j'étais une nullité et si je souffrais de cela... Mais non; je sais que je suis infiniment fort. Et en quoi réside ma force? demanderas-tu,—précisément en une extraordinaire adaptation à tous et à tout, faculté que les Russes intelligents de ma génération possèdent à un haut degré. Rien ne me supprime; rien ne me diminue; rien ne m'étonne. J'ai la vitalité opiniâtre du chien de garde; j'abrite en moi, avec une parfaite aisance, en même temps deux sentiments contraires, et cela sans le chercher, naturellement[45].

«Je ne me charge pas d'expliquer cette coexistence de sentiments contraires», dit expressément le chroniqueur des Possédés et écoutons encore Versiloff:

J'ai le cœur plein de paroles et je ne sais pas les dire. Il me semble que je me partage en deux.—Il nous examina tous avec un visage très sérieux et une sincérité convaincante.—Oui, vraiment, je me partage en deux, et de cela j'ai véritablement peur. C'est comme si votre sosie se tenait à côté de vous. Vous-même, vous êtes intelligent et raisonnable et l'autre veut absolument commettre quelque absurdité. Soudain, vous remarquez que c'est vous-même qui voulez la commettre. Vous voulez sans le vouloir, en résistant de toutes vos forces. Je connaissais autrefois un médecin qui, à l'enterrement de son père, à l'église, se mit tout à coup à siffler.—Si je ne suis pas venu aujourd'hui à l'enterrement, c'est parce que j'étais convaincu que je sifflerais ou rirais comme ce malheureux médecin qui a du reste fini assez mal[46];

et Stavroguine, l'étrange héros des Possédés, nous dira:

Je puis, comme je l'ai toujours pu, éprouver le désir de faire une bonne action, et j'en ressens du plaisir. À côté de cela, je désire aussi faire du mal et j'en ressens également de la satisfaction[47].

À la faveur de quelques phrases de William Blake, je tenterai de jeter quelque lumière sur ces apparentes contradictions, et en particulier sur cette étrange déclaration de Stavroguine. Mais je réserve cet essai d'explication pour un peu plus tard.