Au besoin, nous donnons un coup de pouce; nous supprimons quelques petits traits divergents, nous interprétons quelques détails obscurs dans le sens le plus favorable à la constitution d'une unité psychologique.

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Une parfaite obturation des abîmes, tel est l'état auquel nous tendons.

Je ne suis pas à ce point convaincu que dans Balzac, par exemple, nous ne trouvions pas quelques «abîmes», de l'abrupt, de l'inexplicable; je ne suis pas non plus parfaitement convaincu que les abîmes de Dostoïevsky soient toujours aussi peu expliqués que l'on croit d'abord. Vous donnerai-je un exemple d'abîme chez Balzac? Je le trouve dans la Recherche de l'absolu. Balthazar Claës recherche la pierre philosophale; il a complètement oublié, en apparence, toute la formation religieuse de son enfance. Sa recherche l'occupe exclusivement. Il délaisse sa femme, la pieuse Joséphine, qui s'épouvante de la libre pensée de son mari. Certain jour, elle entre brusquement dans le laboratoire. Le courant d'air de la porte détermine une explosion. Mme Claës tombe évanouie... Quel est le cri qui s'échappe des lèvres de Balthazar? Un cri où reparaît soudain la croyance de sa première enfance, en dépit des alluvions de sa pensée: «Dieu soit loué, tu existes! les saints t'ont préservée de la mort.» Balzac n'insiste pas. Et certainement, sur vingt personnes qui liront ce livre, dix-neuf ne remarqueront même pas cette faille. L'abîme qu'elle nous laisse entrevoir reste inexpliqué, sinon inexplicable. En réalité, cela n'intéressait pas Balzac. Ce qui lui importe, c'est d'obtenir des personnages conséquents avec eux-mêmes—c'est en quoi il est d'accord avec le sentiment de la race française, car ce dont nous, Français, avons le plus besoin, c'est de logique.

Aussi bien dirai-je que, non seulement les personnages de sa Comédie humaine, mais ceux aussi de la comédie réelle que nous vivons, se dessinent—que nous tous Français, tant que nous sommes, nous nous dessinons nous-mêmes—selon un idéal balzacien. Les inconséquences de notre nature, si tant est qu'il y en ait, nous apparaissent gênantes, ridicules. Nous les renions. Nous nous efforçons de n'en pas tenir compte, de les réduire. Chacun de nous a conscience de son unité, de sa continuité, et tout ce qui reste en nous de refoulé, d'inconscient, semblable au sentiment que nous voyons reparaître soudain chez Claës, si nous ne pouvons pas précisément le supprimer, du moins cessons-nous d'y attacher de l'importance. Nous agissons sans cesse comme nous estimons que l'être que nous sommes, que nous croyons être, doit agir. La plupart de nos actions nous sont dictées non point par le plaisir que nous prenons à les faire, mais par un besoin d'imitation de nous-mêmes, et de projeter dans l'avenir notre passé. Nous sacrifions la vérité (c'est-à-dire la sincérité) à la continuité, à la pureté de la ligne.

En regard de cela, que nous présente Dostoïevsky? Des personnages qui, sans aucun souci de demeurer conséquents avec eux-mêmes, cèdent complaisamment à toutes les contradictions, toutes les négations dont leur nature propre est capable. Il semble que ce soit là ce qui intéresse le plus Dostoïevsky: l'inconséquence. Bien loin de la cacher, il la fait sans cesse ressortir; il l'éclaire.

Il y a sans doute chez lui beaucoup d'inexpliqué. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'inexplicable, dès que nous admettons dans l'homme, ainsi que Dostoïevsky nous y invite, la cohabitation de sentiments contradictoires. Cette cohabitation paraît souvent chez Dostoïevsky d'autant plus paradoxale que les sentiments de ses personnages sont poussés à bout, exagérés jusqu'à l'absurde.

Je crois qu'il est bon ici d'insister, car vous allez peut-être penser: nous connaissons cela; il n'y a là rien d'autre que la lutte entre la passion et le devoir, telle qu'elle nous apparaît dans Corneille. Il ne s'agit pas de cela. Le héros français, tel que nous le peint Corneille, projette devant lui un modèle idéal, qui est lui-même encore, mais lui-même tel qu'il se souhaite, tel qu'il s'efforce d'être,—non point tel qu'il est naturellement, tel qu'il serait s'il s'abandonnait à lui-même. La lutte intime que nous peint Corneille, c'est celle qui se livre entre l'être idéal, l'être modèle et l'être naturel que le héros s'efforce de renier. Somme toute, nous ne sommes pas très loin ici, me semble-t-il, de ce que M. Jules de Gaultier appellera le bovarysme—nom qu'il donne, d'après l'héroïne de Flaubert, à cette tendance qu'ont certains à doubler leur vie d'une vie imaginaire, à cesser d'être qui l'on est, pour devenir qui l'on croit être, qui l'on veut être.

Chaque héros, chaque homme, qui ne vit pas à l'abandon, mais s'efforce vers un idéal, qui tend à se conformer à cet idéal, nous offre un exemple de ce dédoublement, de ce bovarysme.

Ceux que nous voyons dans les romans de Dostoïevsky, les exemples de dualité qu'il nous propose, restent très différents; n'ont rien à voir non plus, ou que très peu, avec ces cas pathologiques, assez fréquemment observés, où une personnalité seconde, entée sur la personnalité première, alterne avec elle: deux groupements de sensations, d'associations de souvenirs se forment, l'un à l'insu de l'autre; bientôt, nous avons deux personnalités distinctes, deux hôtesses du même corps. Elles se cèdent la place et se succèdent l'une à l'autre, tour à tour, en s'ignorant (ce dont Stevenson nous donne une extraordinaire illustration dans son admirable conte fantastique: le Double Cas du docteur Jeckyl.)

Mais, dans Dostoïevsky, le déconcertant, c'est la simultanéité de tout cela et la conscience que garde chaque personnage de ses inconséquences, de sa dualité.

Il advient que tel de ses héros, en proie à l'émotion la plus vive, doute s'il la doit à la haine ou à l'amour. Les deux sentiments opposés se mêlent en lui et se confondent.