Il y a dans l'homme de l'inexpliqué, si tant est qu'il n'y ait pas de l'inexplicable; mais une fois admise cette dualité dont je parlais plus haut, admirons avec quelle logique Dostoïevsky en poursuit les conséquences. Et constatons d'abord que presque tous les personnages de Dostoïevsky sont polygames; c'est-à-dire, et sans doute comme une satisfaction accordée à la complexité de leur nature, que presque tous sont capables simultanément de plusieurs amours. Une autre conséquence et, si je puis dire, un autre corollaire découlant de ce postulat, c'est la presque impossibilité de fournir de la jalousie. Ils ne savent pas, ils ne peuvent pas devenir jaloux.
Mais insistons d'abord sur les cas de polygamie qu'ils nous offrent. C'est le prince Muichkine, entre Aglaé Épantchine et Nastasia Philipovna:
—Je l'aime de toute mon âme, dit-il, en parlant de cette dernière.
—Et en même temps, vous assuriez de votre amour Aglaé Ivanovna:
—Ah! oui. Ah! oui.
—Voyons, prince, pensez un peu à ce que vous dites. Rentrez en vous-même... Selon toute apparence, vous n'avez jamais aimé ni l'une ni l'autre... Comment aimer deux femmes et de deux amours différents... C'est curieux[50].
Et tout aussi bien, chacune des deux héroïnes se trouve elle-même partagée entre deux amours.
Souvenez-vous aussi de Dmitri Karamazov, entre Grouchenka et Nastasia Ivanovna. Souvenez-vous de Versilov.
Je pourrais citer maint autre exemple.
On peut penser: l'un de ces amours est charnel, l'autre mystique. Je crois cette explication par trop simple. Au demeurant, Dostoïevsky n'est jamais parfaitement franc sur ce point. Il nous invite à mainte supposition, mais nous abandonne. Ce n'est guère qu'à la quatrième lecture de l'Idiot que je me suis avisé de ceci, qui maintenant me paraît évident: c'est que toutes les sautes d'humeur de la générale Épantchine à l'égard du prince Muichkine; c'est que toute l'incertitude d'Aglaé elle-même, la fille de la générale et la fiancée du prince, pourraient bien venir de ce que l'une et l'autre de ces deux femmes (la mère surtout, il va sans dire) flairent quelque mystère dans la nature du prince, et que l'une et l'autre ne sont pas précisément bien sûres que le prince puisse faire un mari suffisant. Dostoïevsky insiste à plusieurs reprises sur la chasteté du prince Muichkine, et certainement cette chasteté remplit d'inquiétude la générale, la future belle-mère:
Quoi qu'il en soit, une chose certaine, c'est qu'il se sentait au comble du bonheur par ce fait seul qu'il pouvait encore aller voir Aglaé, qu'on lui permettait de lui parler, de s'asseoir à côté d'elle, de se promener avec elle, et—qui sait?—peut-être se serait-il contenté de cela toute sa vie. Selon toute apparence, cette passion si peu exigeante contribuait à inquiéter secrètement la générale Épantchine; elle avait deviné dans le prince un amoureux platonique: il y avait bien es choses que la générale appréhendait in petto sans pouvoir formuler ses craintes[51].
Et constatons encore ceci qui me paraît très important: l'amour le moins charnel est ici, comme souvent d'ailleurs, le plus fort.
Je ne voudrais pas incliner la pensée de Dostoïevsky. Je ne prétends pas que ces doubles amours et cette absence de jalousie nous acheminent vers l'idée de complaisants partages,—non point toujours du moins, ni nécessairement;—vers le renoncement plutôt. Encore une fois, Dostoïevsky ne se montre pas très franc sur ce point...