La question de la jalousie a de tout temps préoccupé Dostoïevsky. Dans un de ses premiers livres (la Femme d'un autre), nous lisons déjà ce paradoxe: qu'il ne faut pas voir en Othello un véritable type de jaloux; et peut-être sied-il de voir dans cette affirmation, avant tout, un besoin de s'élever contre l'opinion courante.
Mais, plus tard, Dostoïevsky revient sur ce point. Il reparle d'Othello dans l'Adolescent, livre de la fin de sa carrière.
Nous y lisons:
Versilov me disait un jour que ce n'était point par jalousie qu'Othello avait tué Desdemona et s'était ensuite tué, mais bien parce qu'on lui avait enlevé son idéal[52].
Est-ce là vraiment un paradoxe? J'ai découvert récemment dans Coleridge une affirmation toute semblable,—semblable au point que l'on doute si, peut-être, Dostoïevsky ne l'aurait pas connue.
La jalousie, dit Coleridge, en parlant d'Othello précisément, ne me paraît pas être ce qui le point... Il faut voir là plutôt l'angoisse et l'agonie de retrouver impure et méprisable la créature qui lui paraissait angélique, dont il avait fait l'idole de son cœur et qu'il ne pouvait pas cesser d'aimer. Oui, la lutte et l'effort pour ne plus l'aimer; c'est une indignation morale, le désespoir devant cette faillite de la vertu, qui le fait s'écrier: But yet the pity of it Iago, o Iago, the pity of it, Iago (qui ne peut être traduit que bien approximativement en français par: «Mais que cela est dommage, Iago, ô Iago, que cela est dommage!»).
Incapables de jalousie, les héros de Dostoïevsky?—je vais peut-être un peu loin,—du moins il sied d'apporter à cela quelques retouches. On peut dire qu'ils ne connaissent de la jalousie que la souffrance, une souffrance qui n'est pas accompagnée de haine pour le rival (et c'est là le point important). S'il y a haine comme dans l'Éternel Mari, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, cette haine est contre-balancée et tenue en respect pour ainsi dire par un mystérieux et étrange amour pour le rival. Mais le plus souvent, il n'y a pas de haine du tout, il n'y a même pas de souffrance; nous voici sur une route en pente où nous risquons de retrouver Jean-Jacques, soit lorsqu'il s'accommode, des faveurs que Mme de Warens accorde à son rival Claude Anet, soit lorsque, songeant à Mme d'Houdetot, il écrit dans ses Confessions:
Enfin de quelque violente passion que j'aie brûlé pour elle, je trouvais aussi doux d'être le confident que l'objet de ses amours et je n'ai jamais regardé son amant comme mon rival, mais toujours comme mon ami. (Il s'agit ici de Saint-Lambert.) On dira que ce n'était pas encore là de l'amour. Soit, mais c'était donc plus.
Loin de devenir jaloux, Stavroguine s'éprit d'amitié pour son rival, est-il dit dans les Possédés.
Un détour que je vous propose nous permettra de pénétrer plus avant dans la question, c'est-à-dire de comprendre mieux l'opinion de Dostoïevsky. Relisant récemment à peu près toute son œuvre, il m'a paru particulièrement intéressant de considérer comment Dostoïevsky passe d'un livre à l'autre. Certes, il était naturel qu'après les Souvenirs de la maison des morts, il écrivit l'histoire de ce Raskolnikoff dans Crime et châtiment,—c'est-à-dire l'histoire d'un crime qui mène celui-ci en Sibérie. Il devient beaucoup plus intéressant de voir comment les dernières pages de ce livre préparent l'Idiot. Vous vous souvenez que nous laissions Raskolnikoff en Sibérie dans un état d'esprit tout nouveau, qui lui fait dire que tous les événements de sa vie ont perdu pour lui leur importance: ses crimes, son repentir, son martyre même lui paraissent comme l'histoire de quelqu'un d'autre:
La vie s'était substituée chez lui au raisonnement, il n'avait plus que des sensations.