C'est dans cet état exactement que nous allons trouver le prince Muichkine, au début de l'Idiot, cet état qui pourrait bien être, et qui sans doute est, aux yeux de Dostoïevsky, l'état chrétien par excellence. J'y reviendrai.
Il semble que Dostoïevsky établisse dans l'âme humaine, ou simplement y reconnaisse, des couches diverses,—une sorte de stratification. Je distingue dans les personnages de ses romans trois couches, trois régions: une région intellectuelle étrangère à l'âme et d'où pourtant émanent les pires tentations. C'est là qu'habite, selon Dostoïevsky, l'élément perfide, l'élément démoniaque. Je ne m'occupe pour l'instant que de la seconde couche, qui est la région des passions, région dévastée par des tourbillons orageux, mais, si tragiques que soient les événements que ces orages déterminent, l'âme même des personnages n'en est pas précisément affectée. Il y a une région plus profonde, que ne trouble pas la passion. C'est cette région que nous permet d'atteindre avec Raskolnikoff cette résurrection (et je donne à ce mot le sens que lui donne Tolstoï), dette «seconde naissance», comme disait le Christ. C'est la région où vit Muichkine.
Comment, de l'Idiot, Dostoïevsky passe à l'Éternel Mari. Voici qui est plus intéressant encore. Vous vous souvenez sans doute qu'à la fin de l'Idiot, nous laissions le prince Muichkine au chevet de Nastasia Philipovna que vient d'assassiner Rogojine, son amant, le rival du prince. Les deux rivaux sont là, l'un en face de l'autre, l'un près de l'autre: Vont-ils s'entretuer? Non! Au contraire. Ils pleurent l'un contre l'autre. Ils passent toute la nuit de veille, tous deux étendus, côte à côte, au pied du lit de Nastasia.
Chaque fois que Rogojine, en proie à une fièvre ardente, commençait à délirer et à pousser des cris, le prince aussitôt lui passait sa main brûlante sur les cheveux et sur les joues pour le calmer par cette caresse.
C'est déjà presque le sujet de l'Éternel Mari. L'Idiot est de 1868; l'Éternel Mari est de 1870. Ce livre est considéré par certains lettrés comme le chef-d'œuvre de Dostoïevsky (telle était l'opinion du très intelligent Marcel Schwob). Le chef-d'œuvre de Dostoïevsky? c'est peut-être beaucoup dire. Mais, en tout cas, c'est un chef-d'œuvre, et il est intéressant d'entendre Dostoïevsky lui-même nous parler de ce livre:
J'ai un récit, écrit-il le 18 mars 1869 à son ami Strakhov[53]. Un récit qui n'est pas bien grand. J'avais songé à l'écrire if y a déjà trois ou quatre ans, l'année de la mort de mon frère, en réponse aux paroles d'Apollon Gregorieff qui, louant mon Esprit souterrain, m'avait dit: «Écris donc quelque chose dans ce genre!» Mais ce sera une chose toute différente, selon la forme, quoique le fond soit toujours le même. Mon éternel fond... Je puis écrire ce récit très vite; car dans ce récit, il n'y a pas une seule ligne, ni une seule parole qui ne soit claire pour moi. Tout cela est déjà écrit dans ma tête, quoiqu'il n'y ait rien d'écrit sur le papier.
Et, dans une lettre du 27 octobre 1869, nous lisons:
Les deux tiers de la nouvelle sont presque complètement écrits et recopiés. J'ai fait tout mon possible pour abréger, mais cela m'était impossible. Mais il ne s'agit pas de la quantité, mais bien de la qualité; quant à la valeur, je ne puis rien dire, car je ne sais rien moi-même; les autres en décideront.
Voici comment les autres en décident:
Votre nouvelle, écrit Strakhov, produit ici une impression très vive et aura un succès indiscutable à mon avis. C'est une de vos œuvres les mieux élaborées, et par le sujet, une des plus intéressantes que vous ayez jamais écrites. Je parle du caractère de Trousotzky; la majorité le comprendra à peine, mais on le lit et on le lira avec avidité.