L'Esprit souterrain précédait ce livre de peu. Je crois que nous atteignons avec l'Esprit souterrain le sommet de la carrière de Dostoïevsky. Je le considère, ce livre (et je ne suis pas le seul), comme la clé de voûte de son œuvre entière. Mais nous rentrerons avec lui dans la région intellectuelle, c'est pourquoi je ne vous en parlerai pas aujourd'hui. Restons avec l'Éternel Mari dans la région des passions. Dans ce petit livre, il n'y a que deux personnages: le mari et l'amant. La concentration ne peut être poussée plus loin. Le livre entier répond à un idéal que nous appellerions aujourd'hui classique; l'action; même ou du moins le fait initial qui provoque le drame a déjà eu lieu, comme dans un drame d'Ibsen.

Veltchaninov est à ce moment de la vie où les événements passés commencent à prendre un aspect un peu différent à ses propres yeux.

Aujourd'hui, à l'approche de la quarantaine, la clarté et la bonté s'étaient presque éteintes dans ces yeux déjà cernés de rides légères; ce qu'ils exprimaient à présent, c'était au contraire le cynisme d'un homme aux mœurs relâchées et d'un blasé, l'astuce le plus souvent, le sarcasme, ou encore une nuance nouvelle, qu'on ne leur connaissait pas jadis, une nuance de tristesse et de souffrance, d'une tristesse distraite et comme sans objet, mais profonde. Cette tristesse se manifestait surtout quand il était seul[55].

Que se passe-t-il donc chez Veltchaninov? Que se passe-t-il donc à cet âge, à ce tournant de la vie? Jusqu'à présent, l'on s'est amusé, l'on a vécu: mais soudain, l'on se rend compte que nos gestes, que les événements provoqués par nous une fois détachés de nous, et pour ainsi dire lancés dans le monde, comme on lance un esquif sur la mer, que ces événements continuent à vivre indépendamment de nous, à notre insu souvent (George Eliot parle admirablement de cela dans Adam Bede). Oui, les événements de sa propre vie ne paraissent plus à Veltchaninov tout à fait sous le même jour; c'est à dire qu'il prend brusquement conscience de sa responsabilité. Il rencontre en ce temps quelqu'un qu'il a connu jadis: le mari d'une femme qu'il a possédée. Ce mari se présente à lui d'une façon assez fantastique. On ne sait trop s'il évite Veltchaninov ou s'il le recherche au contraire. Il semble surgir soudain d'entre les pavés de la rue. Il erre mystérieusement; il rôde autour de la maison de Veltchapinov, qui ne le reconnaît pas d'abord.

Je ne chercherai pas à vous raconter tout le livre, ni comment après une visite nocturne de Pavel Pavlovitch Trouzotzky, le mari, Veltchaninov se décide à rendre visite à ce dernier. Leur position réciproque, douteuse d'abord, se précise:

—Dites-moi, Pavel Pavlovitch, vous n'êtes donc pas seul ici? Qu'est-ce donc que cette petite fille qui était là quand je suis entré[54].

Pavel Pavlovitch haussa les sourcils d'un air surpris, puis avec un regard franc et aimable:

—Comment? cette petite fille? Mais c'est Lisa! fit-il en souriant.

—Quelle Lisa? balbutia Veltchaninov.

Et tout à coup quelque chose remua en lui. L'impression fut soudaine. À son entrée, à la vue de l'enfant, il avait été un peu surpris, mais il n'avait eu aucun pressentiment, aucune idée.

—Mais notre Lisa, notre fille Lisa, insista Pavel Pavlovitch toujours souriant.

—Comment, votre fille? Mais Natalia... feue Natalia Vassilievna aurait donc eu des enfants? demanda Veltchaninov d'une voix presque étranglée, sourde, mais calme.

—Mais certainement... Mais, mon Dieu! c'est vrai, vous ne pouviez pas le savoir, où ai-je donc la tête? C'est après votre départ que le bon Dieu nous a favorisés...

Pavel Pavlovitch s'agita sur sa chaise, un peu ému, mais toujours aimable.

—Je n'ai rien su, dit Veltchaninov en devenant très pâle.

—En effet, en effet! Comment l'auriez-vous su? reprit Pavel Pavlovitch d'une voix attendrie. Nous avions perdu tout espoir, la défunte et moi; vous vous rappelez bien... Et voilà que tout à coup le bon Dieu nous a bénis! Ce que j'ai éprouvé, Il est seul à le savoir. C'est arrivé un an juste après votre départ. Non, pas tout à fait un an... Attendez!... Voyons, si je ne me trompe, vous êtes parti en octobre, ou même en novembre?

—Je suis parti de T... au commencement de septembre, le 12 septembre: je me rappelle très bien...

—Oui, vraiment? En septembre? Hum!... mais où ai-je donc la tête? fit Pavel Pavlovitch très surpris. Enfin, si c'est bien cela; voyons: vous êtes parti le 12 septembre, et Lisa est née le 8 mai, cela fait donc... septembre,—octobre,—novembre,—décembre,—janvier,—février,—mars,—avril, huit mois après votre départ, à peu près!... Et si vous saviez comme la défunte...

—Faites la-moi voir, amenez-la-moi... interrompit Veltchaninov d'une voix étouffée.

Ainsi donc, Veltchaninov se rend compte que cet amour passager, auquel il n'attachait pas d'importance, a laissé une trace. Cette question se dresse devant lui. Le mari sait-il? Et presque jusqu'à la fin du livre, le lecteur doute; Dostoïevsky nous maintient dans l'indécision, et c'est cette indécision même qui torture Veltchaninov. Il ne sait à quoi s'en tenir. Ou plutôt, il nous apparaît bientôt que Pavel Pavlovitch sait, mais qu'il feint de ne pas savoir: précisément pour torturer l'amant par cette indécision qu'il entretient savamment en lui.

Une des façons d'envisager ce livre étrange est celle-ci: l'Éternel Mari nous présente la lutte du sentiment véritable et sincère contre le sentiment conventionnel, contre la psychologie admise et d'usage courant.

«Il n'y a qu'une solution: un duel,» s'écrie Veltchaninov; mais on se rend compte que c'est là une solution misérable qui ne satisfait aucun sentiment réel, qui simplement répond à une conception factice de l'honneur; celle même dont je parlais précédemment: une notion occidentale. Elle n'a que faire ici. Nous comprenons bientôt, en effet, que Pavel Pavlovitch, au fond, aime sa jalousie même. Oui, vraiment, il aime et recherche sa souffrance. Cette recherche de la souffrance jouait un rôle très important déjà dans l'Esprit souterrain.

On a beaucoup parlé en France, à propos des Russes, à la suite du vicomte Melchior de Vogüé, d'une «religion de la souffrance». En France, nous faisons grand cas et grand usage des formules. C'est une manière de «naturaliser» un auteur; cela nous permet de le ranger dans la vitrine. L'esprit français a besoin de savoir a quoi s'en tenir; après quoi, l'on n'a plus besoin d'y aller voir, ni d'y penser.—Nietzsche?—Ah! oui: «Le surhomme. Soyons durs. Vivre dangereusement.»—Tolstoi?—«La non-résistance au mal.»—Ibsen?—«Les brumes du Nord.»—Darwin?—L'homme descend du singe. La lutte pour la vie.»—D'Annunzio?—«Le culte de la beauté.» Malheur aux auteurs dont on ne peut réduire la pensée en une formule! Le gros public ne peut les adopter (et c'est ce que comprit si bien Barrès lorsqu'il inventa pour couvrir sa marchandise cette étiquette: la Terre et les Morts).