Oui, nous avons une grande tendance en France, à nous payer de mots, et à croire que tout est dit, que tout est obtenu, qu'il n'y a plus qu'à passer outre, dès qu'on a trouvé la formule. C'est ainsi que nous avons pu croire que nous tenions déjà la victoire grâce au «je les grignote» de Joffre, ou au «rouleau compresseur» de la Russie.
«La religion de la souffrance». Évitons du moins le malentendu. Il ne s'agit pas ici, ou du moins pas seulement de la souffrance d'autrui, de la souffrance universelle devant laquelle Raskolnikoff se prosterne lorsqu'il se jette aux pieds de Sonia, la prostituée, ou le père Zossima aux pieds de Dmitri Karamazov, le futur meurtrier—mais bien aussi de sa propre souffrance.
Veltchaninov, durant le cours de tout le livre, se demandera: Pave! Pavlovitch Trousotzky est-il jaloux ou ne l'est-il pas? Sait-il ou ne sait-il pas? Question absurde.—Oui, certes, il sait! Oui, certes, il est jaloux; mais c'est la jalousie même qu'il entretient en lui, qu'il protège; c'est la souffrance de la jalousie qu'il recherche, et qu'il aime,—tout comme nous avons vu le héros de l'Esprit souterrain aimer son mal de dents.
De cette souffrance abominable du mari jaloux, nous ne saurons à peu près rien. Dostoïevsky ne nous la fera connaître, entrevoir, qu'indirectement, par les horribles souffrances que lui-même, Trousotzky, fera endurer aux êtres qui sont près de lui,—à commencer par cette petite fille, que pourtant il aime passionnément. Les souffrances de cette enfant nous permettent de mesurer l'intensité de sa propre souffrance. Pavel Pavlovitch torture cette enfant, mais il l'adore, il n'est pas plus capable de la détester qu'il n'est capable de détester l'amant:
«Savez-vous ce que Lisa a été pour moi, Veltchaninov? Il se rappela ce cri de Trousotzky et il sentit que ce n'avait pas été une grimace, que son déchirement était sincère, que c'était de la tendresse. Comment ce monstre a-t-il pu être si cruel pour l'enfant qu'il adorait? Était-ce croyable? Mais toujours il écartait cette question et il la fuyait; elle contenait un élément d'incertitude terrible, quelque chose d'intolérable, d'insoluble[56].
Persuadons-nous que ce dont il souffre le plus, c'est précisément de ne pas parvenir à être jaloux, ou plus précisément de ne connaître de la jalousie que la souffrance, de ne pouvoir hair celui qui lui a été préféré. Les souffrances mêmes qu'il fera endurer à ce rival, celles qu'il tâche de lui faire endurer, les souffrances qu'il inflige à sa fille, sont comme une espèce de contre-poids mystique qu'il oppose à l'horreur et à la détresse où lui-même se trouve plongé. Néanmoins, il songe à la vengeance; non point précisément qu'il ait envie de se venger, mais il se dit qu'il doit se venger, et que c'est peut-être là le seul moyen pour lui de sortir de cette abominable détresse. Nous voyons ici la psychologie courante reprendre le pas sur le sentiment sincère.
«La coutume fait tout, jusqu'en amour», disait Vauvenargues[57].
Vous vous souvenez de la maxime de La Rochefoucauld:
Combien d'hommes n'auraient jamais connu l'amour s'ils n'avaient entendu parler de l'amour?
Ne sommes-nous pas en droit de penser de même: Combien d'hommes ne seraient peut-être pas jaloux, s'ils n'avaient entendu parler de la jalousie, s'ils ne s'étaient pas persuadés qu'il fallait être jaloux?