Oui, certes, la convention est la grande pourvoyeuse de mensonges. Combien d'êtres ne contraint-on pas à jouer toute leur vie un personnage étrangement différent d'eux-mêmes, et combien n'est-il pas difficile de reconnaître en soi tel sentiment qui n'ait été précédemment décrit, baptisé, dont nous n'ayons devant nous le modèle? Il est plus aisé à l'homme d'imiter tout que d'inventer rien. Combien d'êtres acceptent de vivre toute leur vie tout contrefaits par le mensonge, qui trouvent malgré tout, et dans le mensonge même de la convention, plus de confort et moins d'exigence d'effort que dans l'affirmation sincère de leur sentiment particulier! Cette affirmation exigerait d'eux une sorte d'invention dont ils ne se sentent pas capables.

Écoutons Trousotzky:

—Tenez, Alexis Ivanovitch, il m'est revenu ce matin, pendant que j'étais dans ma voiture, une petite histoire très drôle qu'il faut que je vous raconte. Vous parliez tout à l'heure de l'nomme «qui se jette au cou des gens». Vous vous rappelez peut-être Semen Petrovitch Livtsov qui est arrivé à T... de votre temps? Eh bien! il avait un frère cadet, un jeune beau, de Pétersbourg comme lui, qui était en fonctions auprès du gouverneur de V... et était très apprécié. Il lui arriva un jour de se quereller avec Goloubenko, le colonel, dans une société; il y avait là des dames, et, parmi elles, la dame de son cœur. Il se sentit fort humilié, mais il avala l'offense, et ne dit mot. Peu après, Goloubenko lui souffla la dame de son cœur et la demanda en mariage. Que pensez-vous que fit Livtsov? Eh bien! il fit en sorte de devenir l'ami intime de Goloubenko; bien mieux, il demanda à être garçon d'honneur; le jour du mariage, il tint son rôle; puis quand ils eurent reçu la bénédiction nuptiale, il s'approche du marié pour le féliciter et l'embrasser, et alors, devant toute la noble société, devant le gouverneur, voilà mon Livtsov qui lui donne un grand coup de couteau dans le ventre et voilà mon Goloubenko qui tombe!... Son propre garçon d'honneur! C'est bien ennuyeux! Et puis ce n'est pas tout! Ce qu'il y a de bon, c'est qu'après le coup de couteau, le voilà qui se jette à droite et à gauche: «Hélas! qu'ai-je fait là! Hélas! qu'ai-je fait! et qui sanglote et qui s'agite, et qui se jette au cou de tout le monde, des dames aussi. «Hélas! qu'ai-je fait là!» Ha! ha! ha! c'était à crever de rire. Il n'y avait que ce pauvre Goloubenko qui faisait pitié, mais enfin il s'en est tiré.

—Je ne vois pas du tout pourquoi vous me racontez cette histoire, fit Veltchaninov, sèchement, les sourcils froncés.

—Mais uniquement à cause du coup de couteau, dit Pavel Pavlovitch toujours riant[58].

Et c'est ainsi que le sentiment réel, spontané de Pavel Pavlovitch se fait jour, lorsqu'il est amené soudain à soigner Veltchaninov, pris inopinément d'une crise de foie.

Permettez-moi de vous lire tout au long cette scène extraordinaire:

À peine le malade se fut-il étendu qu'il s'en dormit. Après la surexcitation factice qui l'avait tenu debout toute cette journée et dans ces derniers temps, il restait faible comme un enfant. Mais le mal reprit le dessus et vainquit la fatigue et le sommeil: au bout d'une heure, Veltchaninov se réveilla et se dressa sur le divan avec des gémissements de douleur. L'orage avait cessé; la chambre était pleine de fumée de tabac, la bouteille était vide sur la table et Pavel Pavlovitch dormait sur l'autre divan. Il s'était couché tout de son long; il avait gardé ses vêtements et ses bottes. Son lorgnon avait glissé de sa poche et pendait au bout du fil de soie presque au ras du plancher[59].

C'est une chose remarquable, ce besoin de Dostoïevsky, lorsqu'il nous entraîne dans les régions les plus étranges de la psychologie, de préciser alors jusqu'au plus petit détail réaliste, afin d'établir le mieux possible la solidité de ce qui nous paraîtrait, sinon, fantastique et imaginaire.

Veltchaninov souffre horriblement, et voici tout aussitôt Trousotzky aux petits soins:

Mais Pavel, Pavlovitch était, Dieu sait pourquoi! tout à fait hors de lui, aussi bouleversé que s'il se fût agi de sauver son propre fils. Il ne voulait rien entendre et insista avec feu: il fallait absolument mettre des compresses chaudes, et puis, par là-dessus, avaler vivement deux ou trois tasses de thé faible, aussi chaud que possible, presque bouillant. Il courut chercher Mavra sans attendre que Veltchaninov le lui permit; la ramena à la cuisine, fit du feu, alluma le samovar: en même temps il décidait le malade à se coucher, le déshabillait, l'enveloppait d'une couverture; et au bout de vingt minutes, le thé était prêt, et la première compresse était chauffée.

—Voilà qui fait l'affaire... des assiettes bien chaudes, brûlantes! dit-il avec un empressement passionné, en appliquant sur la poitrine de Veltchaninov une assiette enveloppée dans une serviette. Nous n'avons pas d'autres compresses, et il serait trop long de s'en procurer... Et puis des assiettes, je veux vous le garantir, c'est encore ce qu'il y a de meilleur; j'en ai fait l'expérience moi-même, en personne sur Petr Kouzmitch... C'est que vous savez, on peut en mourir!... Tenez, buvez ce thé vivement; tant pis, si vous vous brûlez!... Il s'agit de vous sauver; il ne s'agit pas de faire des façons.

Il bousculait Mavra, qui dormait encore à demi; on changeait les assiettes toutes les trois ou quatre minutes. Après la troisième assiette et la seconde tasse de thé bouillant avalée d'un trait, Veltchaninov se sentit tout d'un coup soulagé.

—Quand on parvient à se rendre maître du mal, alors, grâce à Dieu, c'est bon signe! s'écria Pavel Pavlovitch.

Et il courut tout joyeux chercher une autre assiette et une autre tasse de thé.

—Le tout c'est d'empoigner le mal! Le tout c'est que nous arrivions à le faire céder! répétait-il à chaque instant.

Au bout d'une demi-heure, la douleur était tout à fait calmée; mais le malade était si fatigué que, malgré les supplications de Pavel Pavlovitch, il refusa obstinément de se laisser appliquer «encore une petite assiette». Ses yeux se fermaient de faiblesse.

—Dormir! dormir! murmura-t-il d'une voix éteinte.

—Oui, oui! fit Pavel Pavlovitch.

—Couchez-vous aussi... Quelle heure est-il?

—Il va être deux heures moins un quart.

—Couchez-vous.

Une minute après, le malade appela de nouveau Pavel Pavlovitch qui accourut et se pencha sur lui.

—Oh! vous êtes... vous êtes meilleur que moi!...

—Merci. Dormez, dormez! fit tout bas Pavel Pavlovitch.

Et il retourna vite à son divan, sur la pointe des pieds.

Le malade l'entendit encore faire doucement son lit, ôter ses vêtements, éteindre la bougie et se coucher à son tour, en retenant son souffle, pour ne pas le troubler[60].

N'empêche qu'un quart d'heure plus tard, Veltchaninov surprend Trousotzky, qui le croit endormi, penché sur lui pour le tuer.