—Mais précisément, s'écrieront les catholiques,—et nous vous l'avons maintes fois expliqué, et vous sembliez vous-même l'avoir compris: l'Évangile, les paroles du Christ, prises isolément, ne nous mènent qu'à l'anarchie; de là précisément la nécessité de saint Paul, de l'Église, du catholicisme tout entier.
Je leur laisse le dernier mot.
Ainsi donc, sinon à l'anarchie, c'est à une sorte de bouddhisme, de quiétisme du moins, que nous conduit Dostoïevsky (et nous verrons qu'aux yeux des orthodoxes, ce n'est pas là sa seule hérésie). Il nous entraîne très loin de Rome (je veux dire des encycliques), très loin aussi de l'honneur mondain.
«Mais enfin, prince, êtes-vous un honnête homme? s'écrie un de ses personnages en s'adressant à Muichkine, celui de tous ses héros qui incarnait le mieux sa pensée, son éthique plutôt,—du moins tant qu'il n'avait pas écrit les Karamazov et ne nous avait pas présenté les figures séraphiques d'Aliocha et du starets Zossima. Que nous propose-t-il alors? Est-ce une vie contemplative? Une vie où, toute intelligence et toute volonté résignées, l'homme, hors du temps, ne connaîtrait plus que l'amour?
C'est peut-être bien là qu'il trouverait le bonheur, mais ce n'est point là que Dostoïevsky y voit la fin de l'homme. Aussitôt que le prince Muichkine, loin de sa patrie, est arrivé à cet état supérieur, il éprouve un urgent besoin de retourner dans son pays; et lorsque le jeune Aliocha confesse au père Zossima son secret désir d'achever ses jours dans le monastère, Zossima lui dit: «Quitte ce couvent, tu seras plus utile là-bas: tes frères ont besoin de toi.»—«Non pas les enlever du monde, mais les préserver du Malin» disait le Christ.
Je remarque (et ceci va nous permettre d'aborder la partie démoniaque des livres de Dostoïevsky) que la plupart des traductions de la Bible traduisent ainsi ces paroles du Christ: «Mais de les préserver du mal», ce qui n'est pourtant pas la même chose. Les traductions dont je parle sont, il est vrai, des traductions protestantes. Le protestantisme a une tendance à ne pas tenir compte des anges ni des démons. Il m'est arrivé assez souvent de demander, par manière d'expérience, à des protestants: «Croyez-vous au diable?» Et chaque fois, cette demande a été accueillie avec une sorte de stupeur. Le plus souvent, je me rendais compte que c'était là une question que le protestant ne s'était jamais posée. Il finissait par me répondre: «Mais naturellement, je crois au mal», et lorsque je le poussais, il finissait par avouer qu'il ne voyait dans le mal que l'absence du bien, tout comme dans l'ombre l'absence de la lumière. Nous sommes donc ici très loin des textes de l'Évangile, qui font allusion à maintes reprises à une puissance diabolique, réelle, présente, particulière. Non point: «Les préserver du mal», mais «les préserver du Malin». La question du diable, si j'ose ainsi dire, tient une place considérable dans l'œuvre de Dostoïevsky. Certains verront sans doute en lui un manichéen. Nous savons que la doctrine du grand hérésiarque Manès reconnaissait dans ce monde deux principes: celui du bien et celui du mal, principes également actifs, indépendants, également indispensables,—par quoi la doctrine de Manès se rattachait directement à celle de Zarathustra. Nous avons pu voir, et j'y insiste, car c'est là un point des plus importants, que Dostoïevsky fait habiter le diable non point dans la région basse de l'homme,—encore que l'homme entier puisse devenir son gîte et sa proie,—tant que dans la région la plus haute, la région intellectuelle, celle du cerveau. Les grandes tentations que le Malin nous présente sont, selon Dostoïevsky, des tentations intellectuelles, des questions. Et je ne pense pas m'écarter beaucoup de mon sujet, en considérant d'abord les questions où s'est exprimée et longtemps attardée la constante angoisse de l'humanité: «Qu'est-ce que l'homme? D'où vient-il? Où va-t-il? Qu'était-il avant sa naissance? Que devient-il après la mort? À quelle vérité l'homme peut-il prétendre?» et meme plus exactement: «Qu'est-ce que la vérité?»
Mais depuis Nietzsche, avec Nietzsche, une nouvelle question s'est soulevée, une question totalement différente des autres... et qui ne s'est point tant greffée sur celles-ci qu'elle ne les bouscule et remplace; question qui comporte aussi son angoisse, une angoisse qui conduit Nietzsche à la folie. Cette question, c'est: «Que peut l'homme? Que peut un homme?» Cette question se double de l'appréhension terrible que l'homme aurait pu être autre chose; aurait pu davantage, qu'il pourrait davantage encore; qu'il se repose indignement à la première étape, sans souci de son parachèvement.
Nietzsche fut-il précisément le premier à formuler cette question? Je n'ose l'affirmer, et sans doute l'étude même de sa formation intellectuelle nous montrera qu'il rencontrait déjà cette question chez les Grecs et chez les Italiens de la Renaissance; mais, chez ces derniers, cette question trouvait tout aussitôt sa réponse et précipitait l'homme dans un domaine pratique. Cette réponse, ils la cherchaient, ils la trouvaient immédiatement, dans l'action et dans l'œuvre d'art. Je songe à Alexandre et César Borgia, à Frédéric II (celui des Deux-Siciles), à Léonard de Vinci, à Gœthe. Ce furent là des créateurs, des êtres supérieurs. Pour les artistes et pour les hommes d'action, la question du surhomme ne se pose pas, ou du moins elle se trouve tout aussitôt résolue. Leur vie même, leur œuvre est une réponse immédiate. L'angoisse commence lorsque la question demeure sans réponse; ou même dès que la question précède de loin la réponse. Celui qui réfléchit et qui imagine sans agir s'empoisonne, et je vais de nouveau vous citer ici William Blake: «L'homme qui désire, mais n'agit point, engendre la pestilence.» C'est bien de cette pestilence que Nietzsche meurt empoisonné.
«Que peut un homme?» Cette question, c'est proprement la question de l'athée, et Dostoïevsky l'a admirablement compris: c'est la négation de Dieu qui fatalement entraîne l'affirmation de l'homme:
«Il n'y a pas de Dieu? Mais alors..., alors tout est permis.» Nous lisons ces mots dans les Possédés. Nous les retrouverons dans les Karamazov.