Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne puis rien en dehors de sa volonté. S'il n'existe pas, tout dépend de moi, et je suis tenu d'affirmer mon indépendance[71].

Comment affirmer son indépendance? Ici l'angoisse commence. Tout est permis. Mais quoi? Que peut un homme?

Chaque fois que dans les livres, de Dostoïevsky nous voyons un de ses héros se poser cette question, nous pouvons être assurés que peu de temps après, nous assisterons à sa banqueroute. Nous voyons d'abord Raskolnikoff: c'est chez lui que cette idée pour la première fois se dessine; cette idée, qui, chez Nietzsche, devient celle du surhomme. Raskolnikoff, est l'auteur d'un article tant soit peu subversif où il expose que:

Les hommes sont divisés en ordinaires et extraordinaires: les premiers doivent vivre dans l'obéissance, et n'ont pas le droit de violer la loi, attendu qu'ils sont des hommes ordinaires. Les seconds ont le droit de commettre tous les crimes et de transgresser toutes les lois, pour cette raison que ce sont des hommes extraordinaires.

C'est ainsi du moins que Porphyre croit pouvoir résumer l'article.

Ce n'est pas tout à fait cela, commença Raskolnikoff d'un ton simple et modeste. J'avoue du reste que vous avez reproduit à peu près exactement ma pensée; si vous voulez, je dirai même très exactement... (il prononça ces mots avec un certain plaisir), seulement je n'ai pas dit, comme vous me le faites dire, que les gens extraordinaires sont absolument tenus de commettre toujours toutes sortes d'actions criminelles. Je crois même que la censure n'aurait pas laissé paraître un article écrit dans ce sens. Voici tout bonnement ce que j'ai avancé: «L'homme extraordinaire a le droit d'autoriser sa conscience à franchir certains obstacles dans le cas seulement où l'exige la réalisation de son idée, laquelle peut être parfois utile à tout le genre humain.

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Dans la suite de mon article, j'insiste, je m'en souviens, sur cette idée que tous les législateurs et les guides de l'humanité, en commençant par les plus anciens, que tous sans exception étaient des criminels, car en donnant de nouvelles lois, ils ont pour cela même violé les anciennes, observées fidèlement par la société et transmises par les ancêtres.

Il est même à remarquer que presque tous ces bienfaiteurs et ces guides de l'espèce humaine ont été terriblement sanguinaires. En conséquence, non seulement tous les grands hommes, mais tous ceux qui s'élèvent tant soit peu au-dessus du niveau commun, qui sont capables de dire quelque chose de nouveau, doivent, en vertu de leur nature propre, être nécessairement des criminels, plus ou moins, bien entendu. Autrement, il leur serait difficile de sortir de l'ornière; quant à y rester, ils ne peuvent certainement pas y consentir et, à mon avis, leur devoir même le leur défend[72].

«Une même loi pour le lion et pour le bœuf, c'est oppression», lisons-nous dans Blake.

Mais le seul fait que Raskolnikoff se pose la question, au lieu de la résoudre simplement en agissant, nous montre qu'il n'est pas vraiment un surhomme. Sa faillite est complète. Il ne se délivre pas un instant de la conscience de sa médiocrité. C'est pour se prouver à lui-même qu'il est un surhomme qu'il se pousse au crime.

Tout est là, se répète-t-il. Il suffit d'oser. Du jour où cette vérité m'est apparue, claire comme le soleil, j'ai voulu oser et j'ai tué. J'ai voulu simplement taire acte d'audace[73].

Et plus tard, après le crime: