Si c'était à refaire, ajoute-t-il, peut-être ne recommencerais-je pas. Mais alors, il me tardait de savoir si j'étais un être abject comme les autres ou un homme dans la vraie acception du mot; si j'avais ou non en moi la force de franchir l'obstacle, si j'étais une créature tremblante ou si j'avais le droit[74].
Du reste, il n'accepte pas l'idée de sa propre faillite. Il n'accepte pas d'avoir eu tort d'oser.
C'est parce que j'ai échoué que je suis un misérable! Si j'avais réussi, on me tresserait des couronnes, tandis qu'à présent, je ne suis plus bon qu'à jeter aux chiens[75].
Après Raskolnikoff, ce sera Stavroguine ou Kiriloff, Ivan Karamazov ou l'Adolescent.
La faillite de chacun de ses héros intellectuels tient également à ceci, que Dostoïevsky considère l'homme d'intelligence comme à peu près incapable d'action.
Dans l'Esprit souterrain, ce petit livre qu'il écrivait peu avant l'Éternel Mari, et qui me semble marquer le point culminant de sa carrière, qui est comme la clé de voûte de son œuvre, ou, si vous le préférez, qui donne la clé de sa pensée, nous verrons toutes les faces de cette idée: «Celui qui pense n'agit point...», et de là à prétendre que l'action présuppose certaine médiocrité intellectuelle, il n'y a qu'un pas.
Ce petit livre, l'Esprit souterrain, n'est d'un bout à l'autre qu'un monologue, et vraiment il me paraît un peu hardi d'affirmer, comme le faisait récemment notre ami Valéry Larbaud, que James Joyce, l'auteur d'Ulysse, est l'inventeur de cette forme de récit. C'est oublier Dostoïevsky, Poe même; c'est oublier surtout Browning, à qui je ne puis me retenir de penser lorsque je relis l'Esprit souterrain. Il me parait que Browning et Dostoïevsky amènent du premier coup le monologue à toute la perfection diverse et subtile que cette forme littéraire pouvait atteindre.
J'étonne peut-être certains lettrés en rapprochant ainsi ces deux noms; mais il est impossible de ne pas le faire,—de n'être point frappé par la profonde ressemblante, non seulement dans la forme, mais dans l'étoffe même,—entre certains monologues de Browning (et je pense en particulier à My last duchess, Porphyria's lover, et surtout peut-être aux deux dépositions du mari de Pompilia dans The Ring and the Book), d'une part, et d'autre part à l'admirable petit récit de Dostoïevsky qui dans le Journal d'un écrivain, a nom Krotkaïa (c'est-à-dire, je crois, «la timide», titre sous lequel il figure dans la dernière traduction de cet ouvrage). Mais plus encore que la forme et que la manière de leur œuvre, ce qui me fait rapprocher Browning de Dostoïevsky, je crois que c'est leur optimisme—un optimisme qui n'a que bien peu de chose à voir avec celui de Gœthe, mais qui les rapproche tous deux également de Nietzsche et du grand William Blake, dont il faut que je vous parle encore.
Oui, Nietzsche, Dostoïevsky, Browning et Blake sont bien quatre étoiles de la même constellation. J'ai longtemps ignoré Blake, mais lorsque enfin, tout récemment, j'ai fait sa découverte, il m'a semblé reconnaître aussitôt en lui la quatrième roue du «Chariot»; et, de même qu'un astronome peut longtemps, avant de le voir, sentir l'influence d'un astre et déterminer sa position, je puis dire que, depuis longtemps, je pressentais Blake. Est-ce à dire que son influence ait été considérable? Non, tout au contraire, je ne sache pas qu'il en ait exercé aucune. En Angleterre même, Blake est demeuré, jusqu'à ces temps derniers, à peu près inconnu. C'est une étoile très pure et très lointaine, dont les rayons commencent seulement à nous atteindre.
Son œuvre, la plus significative, le Mariage du Ciel et de l'Enfer, dont je vous citerai quelques passages, nous permettra, il me semble, de comprendre mieux certains traits de Dostoïevsky.