Cette phrase de lui que je citais dernièrement—de ses «Proverbes de l'Enfer» comme il appelle certains de ses apophtegmes: «Le désir, non suivi d'action engendre la pestilence,» pourrait servir d'épigraphe à l'Esprit souterrain de Dostoïevsky, ou cet autre: «N'attends que du poison des eaux dormantes.»
«L'homme d'action du dix-neuvième siècle est un individu sans caractère», déclare le héros—si j'ose l'appeler ainsi—de l'Esprit souterrain. L'homme d'action, selon Dostoïevsky, doit être un esprit médiocre, car l'esprit altier est empêché d'agir lui-meme; il verra dans l'action une compromission, une limitation de sa pensée; celui qui agira, ce sera, sous l'impression du premier, un Pierre Stépanovitch, un Smerdiakoff (dans Crime et châtiment, Dostoïevsky n'avait pas encore établi cette division entre le penseur et l'acteur).
L'esprit n'agit point, il fait agir; et nous retrouvons dans plusieurs romans de Dostoïevsky cette singulière répartition des rôles, cet inquiétant rapport, cette connivence secrète qui s'établit entre un être pensant et celui qui, sous l'inspiration du premier, et comme à sa place, agira. Souvenez-vous d'Ivan Karamazov et de Smerdiakoff, de Stavroguine et de Pierre Stépanovitch, celui que Stavroguine appelle: son «singe».
N'est-il pas curieux de trouver une première version pour ainsi dire des singuliers rapports du penseur Ivan et du laquais Smerdiakoff des Frères Karamazov—ce dernier livre de Dostoïevsky,—dans Crime et châtiment, le premier de ses grands romans. Il nous y est parlé d'un certain Philca, domestique de Svidrigaïloff, qui se pend, pour échapper, non pas aux coups de son maître, mais à ses railleries. «C'était, nous est-il dit, un hypocondriaque,» une sorte de domestique philosophe... «Ses camarades prétendaient que la lecture lui avait troublé l'esprit[76].»
Il y a chez tous ces subalternes, ces «singes», ces laquais, chez tous ces êtres qui agiront à la place de l'intellectuel, un amour, une dévotion, pour la supériorité diabolique de l'esprit. Le prestige dont jouit Stavroguine, aux yeux de Pierre Stépanovitch, est extreme; extrême également le mépris de l'intellectuel pour cet inférieur.
Voulez-vous que je vous dise toute la vérité? dit Pierre Stépanovitch à Stavroguine. Voyez-vous, cette idée s'est bien offerte un instant à mon esprit (cette idée c'est un assassinat abominable). Vous-même vous me l'aviez suggérée, sans y attacher d'importance, il est vrai, et seulement pour me taquiner, car vous ne me l'auriez pas suggérée sérieusement[77].
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Dans le feu de la conversation, Pierre Stépanovitch se rapprocha de Stavroguine et le saisit par le revers delà redingote (peut-être le fit-il exprès), mais un coup violent, appliqué sur son bras, l'obligea à lâcher prise.
—Eh bien! qu'est-ce que vous faites? Prenez garde, vous allez me casser le bras[78]. (Ivan Karamazoff aura des brutalités semblables vis-à-vis de Smerdiakoff.)
Et plus loin:
Nicolas Vsévolodovitch, parlez comme vous parleriez devant Dieu: êtes-vous coupable, oui ou non? Je le jure, je croirai à votre parole, comme à celle de Dieu, et je vous accompagnerai jusqu'au bout du monde, oh! oui, j'irai partout avec vous! Je vous suivrai comme un chien[79]...
Et enfin:
—Je suis un bouffon, je le sais, mais je ne veux pas que vous, la meilleure partie de moi-même, vous en soyez un[80]!