L'être intellectuel est heureux de dominer l'autre, mais tout à la fois il reste exaspéré par cet autre, qui lui présente dans son action maladroite comme une caricature de sa propre pensée.
La correspondance de Dostoïevsky nous renseigne sur l'élaboration de ses œuvres, et en particulier sur celle des Possédés, ce livre extraordinaire que je tiens, pour ma part, pour le plus puissant, le plus admirable du grand romancier. Nous assistons ici à un phénomène littéraire bien singulier. Le livre que Dostoïevsky prétendait écrire était assez différent de celui que nous avons. Tandis qu'il le composait, un nouveau personnage, auquel il n'avait presque pas pensé tout d'abord, s'imposa à son esprit, prit peu à peu la première place et en délogea celui qui d'abord devait être le principal héros. «Jamais aucune œuvre ne m'a coûté plus de peine,» écrit-il de Dresde, en octobre 1870[81]:
Au commencement, c'est-à-dire vers la fin de l'été dernier, je considérais cette chose comme étudiée, composée, je la regardais avec hauteur. Ensuite, m'est venue la véritable inspiration et, soudain, je l'ai aimée, cette œuvre, je l'ai saisie des deux mains, et je me suis mis à biffer ce que j'avais d'abord écrit. Cet été, un autre changement est survenu, un nouveau personnage a surgi avec la prétention de devenir le héros véritable du roman, de sorte que le premier héros a dû se retirer au second plan. C'était un personnage intéressant, mais qui ne méritait pas réellement le nom de héros. Le nouveau m'a tellement ravi, que je me suis mis encore une fois à refaire toute mon œuvre. (Correspondance, p. 384.)
Ce nouveau personnage auquel il donne à présent toute son attention, c'est Stavroguine, la plus étrange peut-être et la plus terrifiante création de Dostoïevsky. Stavroguine s'expliquera lui-même vers la fin du livre. Il est bien rare que chaque personnage de Dostoïevsky ne donne pas, à un moment ou à un autre, et souvent de la manière la plus inattendue, la clé pour ainsi dire de son caractère, dans quelque phrase qui tout à coup lui échappe. Voici donc ce que Stavroguine dira de lui-même:
Rien ne m'attache à la Russie, où, comme partout, je me sens étranger. À la vérité ici (en Suisse) plus qu'en aucun endroit, j'ai trouvé la vie insupportable, mais même ici, je ri ai rien pu détester. J'ai mis pourtant ma force à l'épreuve. Vous m'aviez conseillé de faire cela (pour apprendre à me connaître). Dans ces expériences, dans toute ma vie précédente, je me suis révélé immensément fort. Mais à quoi appliquer cette force? Voici ce que je n'ai jamais su, ce que je ne sais pas encore. Je puis comme je l'ai toujours pu, éprouver le désir de faire une bonne action, et j'en ressens du plaisir. À côté de cela, je désire aussi faire le mal, et j'en ressens également de la satisfaction[82].
Nous reviendrons, dans ma dernière causerie, sur le premier point de cette déclaration, si importante aux yeux de Dostoïevsky: l'absence d'attache de Stavroguine avec son pays. Considérons seulement aujourd'hui cette double attirance qui écartèle Stavroguine:
Il y a dans tout homme, disait Baudelaire, deux postulations simultanées: l'une vers Dieu, l'autre vers Satan.
Au fond, ce que chérit Stavroguine, c'est l'énergie. Nous demanderons à William Blake l'explication de ce mystérieux caractère. «L'Énergie est la seule vie. L'Énergie, c'est l'éternel délice», disait Blake.
Écoutez encore ces quelques proverbes: «Le chemin de l'excès mène au palais de la sagesse», ou encore: «Si le fou persévérait dans sa folie, il deviendrait sage», et cet autre: «Celui-là seul connaît la suffisance qui d'abord a connu l'excès.» Cette glorification de l'énergie prend chez Blake les formes les plus diverses: «Le rugissement du lion, le hurlement des loups, le soulèvement de la mer en furie et le glaive destructeur sont des morceaux d'éternité trop énormes pour l'œil des hommes.»
Lisons encore ceci: «Citerne contient, fontaine déborde», et: «Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux du savoir»; et enfin cette pensée par laquelle s'ouvre son livre Du Ciel et de l'Enfer, et que Dostoïevsky semble s'être appropriée sans la connaître: «Sans contraires, il n'y a pas de progrès: Attraction et répulsion, raison et énergie, amour et haine, sont également nécessaires à l'existence humaine.» Et plus loin: «Il y a et il y aura toujours sur la terre ces deux postulations contraires qui seront toujours ennemies. Essayer de les réconcilier, c'est s'efforcer de détruire l'existence.»