À ces Proverbes de l'Enfer de William Blake, je voudrais en ajouter deux autres de mon cru: «C'est avec les beaux sentiments que l'on fait la mauvaise littérature»», et: «Il n'y a pas d'œuvre d'art sans collaboration du démon.» Oui, vraiment, toute œuvre d'art est un lieu de contact, ou, si vous préférez, est un anneau de mariage du ciel et de l'enfer; et William Blake nous dira: «La raison pour laquelle Milton écrivait dans la gêne lorsqu'il peignait Dieu et les anges, la raison pour laquelle il écrivait dans la liberté lorsqu'il peignait les démons et l'enfer, c'est qu'il était un vrai poète et du parti du diable, sans le savoir.»

Dostoïevsky a été tourmenté toute sa vie à la fois par l'horreur du mal et par l'idée de la nécessité du mal (et par le mal, j'entends également la souffrance). Je songe, en le lisant, à la parabole du Maître du Champ: «Si tu veux, lui dit un serviteur, nous irons arracher la mauvaise herbe.—Non! répond le Maître, laissez, avec le bon grain, et jusqu'au jour de la moisson, croître l'ivraie.»

Je me souviens qu'ayant eu l'occasion de rencontrer, il y a plus de deux ans, Walter Rathenau, qui vint me retrouver en pays neutre et passa deux jours avec moi, je l'interrogeai sur les événements contemporains et lui demandai en particulier ce qu'il pensait du bolchevisme et de la révolution russe. Il me répondit que naturellement, il souffrait de toutes les abominations commises par les révolutionnaires, qu'il trouvait cela épouvantable... «Mais, croyez-moi, dit-il: un peuple n'arrive à prendre conscience de lui-même et pareillement un individu ne peut prendre conscience de son âme qu'en plongeant dans la souffrance, et dans l'abîme du péché.»

Et il ajouta: «C'est pour n'avoir consenti ni à la souffrance ni au péché que l'Amérique n'a pas d'âme.»

Et c'est ce qui me faisait vous dire, lorsque nous voyons le starets Zossima se prosterner devant Dmitri, Raskolnikoff se prosterner devant Sonia, que ce n'est pas seulement devant la souffrance humaine qu'ils s'inclinent; c'est aussi devant le péché.

Ne nous méprenons pas sur la pensée de Dostoïevsky. Encore une fois, si la question du surhomme est nettement posée par lui; si nous la voyons sournoisement reparaître dans chacun de ses livres, nous ne voyons triompher profondément que les vérités de l'Évangile. Dostoïevsky ne voit et n'imagine le salut que dans le renoncement de l'individu à lui-même; mais, d'autre part, il nous donne à entendre que l'homme n'est jamais plus près de Dieu que lorsqu'il atteint l'extrémité de sa détresse. C'est alors seulement que jaillira ce cri: «Seigneur, à qui irions-nous! tu as les paroles de la vie éternelle.»

Il sait que, ce cri, ce n'est pas de l'honnête homme qu'on peut l'attendre, de celui qui a toujours su où aller, de celui qui se croit en règle envers soi-même et envers Dieu, mais bien de celui qui ne sait plus où aller! «Comprenez-vous ce que cela veut dire, disait Marmeladoff à Raskolnikoff. Comprenez-vous ce que signifient ces mots: n'avoir plus où aller? Non, vous ne comprenez pas encore cela[83].» C'est seulement par delà sa détresse et son crime, par delà même le châtiment, c'est seulement après s'être retranché de la société des hommes que Raskolnikoff s'est trouvé en face de l'Évangile.

Il y a sans doute quelque confusion dans tout ce que je vous ai dit aujourd'hui... mais Dostoïevsky en est également responsable: «La culture trace des chemins droits, nous dit Blake, mais les chemins sinueux sans profit sont ceux-là même du génie.»

En tout cas, Dostoïevsky était bien convaincu, comme je le suis aussi, qu'il n'y a aucune confusion dans les vérités évangéliques,—et c'est là l'important.