VI

Je me sens accablé par le nombre et l'importance des choses qui me restent à vous dire. C'est aussi, vous l'avez bien compris dès le début, que Dostoïevsky ne m'est souvent ici qu'un prétexte pour exprimer mes propres pensées. Je m'en excuserais davantage si je croyais, ce faisant, avoir faussé la pensée de Dostoïevsky, mais non... Tout au plus ai-je, comme les abeilles dont parle Montaigne, cherché dans son œuvre de préférence ce qui convenait à mon miel. Si ressemblant que soit un portrait, il tient toujours du peintre, et presque autant que du modèle. Le modèle est sans doute le plus admirable qui autorise les ressemblances les plus diverses et prête au plus grand nombre de portraits. J'ai tenté celui de Dostoïevsky. Je sens que je n'ai pas épuisé sa ressemblance.

Je suis également accablé par la quantité des retouches que je voudrais apporter à mes causeries précédentes. Je n'en ai point fait une que je n'aie, tout aussitôt après, senti ce que j'avais omis de vous dire, que je m'étais promis de vous dire. C'est ainsi que, samedi dernier, j'aurais voulu vous expliquer comment c'est avec les beaux sentiments que l'оп fait la mauvaise littérature, et qu'il n'est point de véritable œuvre d'art où n'entre la collaboration du démon. Cela, qui me paraît une évidence, peut vous sembler paradoxal, et demande à être un peu expliqué. (J'ai grande horreur des paradoxes, et ne cherche jamais à étonner, mais si je n'avais pas à vous dire des choses tant soit peu nouvelles, je ne chercherais même pas à parler; et les choses nouvelles paraissent toujours paradoxales.) Pour vous aider à admettre cette dernière vérité, je m'étais proposé d'appeler votre attention sur les deux figures de saint François d'Assise et de l'Angelico. Si ce dernier a pu être un grand artiste,—et je choisis pour l'exemple le plus probant, dans toute l'histoire de l'art, la figure sans doute la plus pure,—c'est que malgré toute sa pureté, son art, pour être ce qu'il est, devait admettre la collaboration du démon. Il n'y a pas d'œuvre d'art sans participation démoniaque. Le saint, ce n'est pas l'Angelico, c'est François d'Assise. Il n'y a pas d'artistes parmi les saints; il n'y a pas de saints parmi les artistes.

L'œuvre d'art est comparable à une fiole pleine de parfums que n'aurait pas répandus la Madeleine. Et je vous citais à ce propos l'étonnante phrase de Blake: «La raison pour laquelle Milton écrivait dans l'empêchement, lorsqu'il peignait Dieu et les anges, écrivait dans la libellé, lorsqu'il peignait les démons et l'enfer, c'est qu'il était un vrai poète, donc du parti du diable sans le savoir.»

Trois chevilles tendent le métier où se tisse toute œuvre d'art, et ce sont les trois concupiscences dont parlait l'apôtre: «La convoitise des yeux, la convoitise de la chair, et l'orgueil de la vie. «Souvenez-vous du mot de Lacordaire, comme on le félicitait après un admirable sermon qu'il venait de prononcer: «Le diable me l'avait dit avant vous.» Le diable ne lui aurait point dit que son sermon était beau, il n'aurait pas eu du tout à le lui dire, s'il n'avait lui-même collaboré au sermon.

Après avoir cité les vers de l'Hymne à la joie de Schiller:

La beauté, s'écrie Dimitri Karamazov, quelle chose terrible et affreuse; une chose terrible. C'est là que le diable entre en lutte avec Dieu; et le champ de bataille, c'est le cœur de l'homme[84].

Aucun artiste sans doute n'a fait dans son œuvre la part du diable aussi belle que Dostoïevsky, sinon Blake précisément, qui disait—et c'est sur cette phrase que s'achève son admirable petit livre, le Mariage du Ciel et de l'Enfer:

Cet ange, qui maintenant est devenu démon, est mon ami particulier: ensemble nous avons souvent lu la Bible dans son sens infernal ou diabolique, celui même qu'y découvrira le monde, s'il se conduit bien.

De même, je me suis rendu compte, aussitôt sorti de cette salle, qu'en vous citant quelques-uns des plus étonnants Proverbes de l'Enfer de William Blake, j'avais omis de vous donner lecture intégrale du passage des Possédés qui motivait ces citations. Permettez-moi de réparer cet oubli. Au surplus, dans cette page des Possédés, vous pourrez admirer la fusion (et la confusion aussi) des divers éléments que je tentais de vous indiquer dans mes conversations précédentes, et tout d'abord: l'optimisme, ce sauvage amour de la vie,—que nous retrouvons dans toute l'œuvre de Dostoïevsky,—de la vie et du monde entier, de «cet immense monde de délices» dont parle Blake, où habite aussi bien le tigre que l'agneau[85].