—Vous aimez les enfants?
—Je les aime, dit Kiriloff, d'une façon assez indifférente du reste.
—Alors vous aimez aussi la vie?
—Oui, j'aime aussi la vie. Cela vous étonne?
—Mais vous êtes décidé à vous brûler la cervelle?
Nous avons vu de même Dimitri Karamazov prêt à se tuer dans une crise d'optimisme, par pur enthousiasme:
—Eh bien! Pourquoi mêler deux choses qui sont distinctes l'une de l'autre? La vie existe et la mort n'existe pas.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
—Vous paraissez fort heureux, Kiriloff?
—Je suis fort heureux en effet, reconnut celui-ci du même ton dont il eût fait la réponse la plus ordinaire.
—Mais il n'y a pas encore si longtemps, vous étiez de mauvaise humeur, vous vous êtes fâché contre Lipoutine?
—Hum! à présent je ne gronde plus. Alors, je ne savais pas que j'étais heureux... L'homme est malheureux parce qu'il ne connaît pas son bonheur, uniquement pour cela. Celui qui saura qu'il est heureux deviendra tout de suite grand à l'instant même... Tout est bien; j'ai découvert cela brusquement.
—Et si l'on meurt de faim: et si l'on viole une petite fille, c'est bien aussi?
—Oui, tout est bien pour quiconque sait que tout est tel.
Ne vous méprenez pas sur cette apparente férocité, que souvent on voit reparaître dans l'œuvre de Dostoïevsky. Elle fait partie du quiétisme, analogue à celui de Blake, de ce quiétisme qui me faisait dire que le christianisme de Dostoïevsky était plus près de l'Asie que de Rome. Encore que cette acceptation de l'énergie chez Dostoïevsky, qui devient même une glorification de l'énergie chez Blake, soit plus occidentale qu'orientale.
Mais Blake et Dostoïevsky sont l'un et l'autre trop éblouis par les vérités de l'Évangile pour ne pas admettre que cette férocité ne soit pas transitoire et le résultat passager d'une sorte d'aveuglement, c'est-à-dire appelée à disparaître.
Et ce serait trahir Blake que de ne vous le présenter que sous son apparence cruelle. En regard de ses terribles Proverbes de l'Enfer que je vous citais, je voudrais pouvoir vous lire tel poème de lui, le plus beau peut-être de ses Chants d'innocence,—mais comment oser traduire une poésie si fluide,—où il annonce et prédit le temps où la force du lion ne s'emploiera plus qu'à protéger la faiblesse de l'agneau et qu'à veiller sur le troupeau.
De même, poussant un peu plus loin la lecture de cet étonnant dialogue des Possédés, nous entendons Kiriloff ajouter:
Ils ne sont pas bons, puisqu'ils ne savent pas qu'ils le sont. Quand ils l'auront appris, ils ne violeront plus de petites filles. Il faut qu'ils sachent qu'ils sont bons et, instantanément, ils le deviendront tous, jusqu'au dernier[86].
Le dialogue continue, et nous allons voir apparaître cette pensée singulière de l'homme-Dieu.
—Ainsi, vous qui savez cela, vous êtes bon?
—Oui.
—Là-dessus, du reste, je suis de votre avis, murmura, en fronçant les sourcils, Stavroguine.
—Celui qui apprendra aux hommes qu'ils sont bons, celui-là finira le monde.
—Celui qui le leur a appris, ils l'ont crucifié.
—Il viendra, et son nom sera l'homme-Dieu.
—Le Dieu-homme?
—L'homme-Dieu; il y a une différence.