Cette idée de l'homme-Dieu, succédant au Dieu-homme, nous ramène à Nietzsche. Ici encore, je voudrais apporter une retouche à propos de la doctrine du «surhomme» et m'élever contre une opinion trop souvent accréditée, trop légèrement admise; le surhomme de Nietzsche—et cela nous permettra de le différencier du surhomme entrevu par Raskolnikoff et Kiriloff—s'il a pour devise le: «Soyez dur», si souvent cité, souvent si mal interprété, ce n'est pas contre les autres qu'il exercera cette dureté, c'est contre lui-même. L'humanité qu'il prétend surpasser, c'est la sienne. Je me résume: partant du même problème, Nietzsche et Dostoïevsky proposent à ce problème des solutions différentes, opposées. Nietzsche propose une affirmation de soi, il y voit le but de la vie. Dostoïevsky propose une résignation. Où Nietzsche pressent une apogée, Dostoïevsky ne prévoit qu'une faillite.

J'ai lu ceci dans la lettre d'un infirmier que sa modestie me défend de nommer. C'était au temps le plus obscur de cette guerre; il ne voyait que souffrances atroces, n'entendait que des paroles de désespoir: «Ah! si seulement ils savaient offrir leurs souffrances», écrivait-il.

Il y a dans ce cri tant de lumière que je me reprocherais d'y apporter un commentaire. Tout au plus le rapprocherai-je de cette phrase des Possédés:

Quand tu abreuveras la terre de tes larmes, quand tu en feras présent, ta tristesse s'évanouira aussitôt, et tu seras tout consolé[87].

Nous sommes ici bien près de la «résignation totale et douce» de Pascal, qui le faisait s'écrier: «Joie! joie! pleurs de joie.»

Cet état de joie que nous retrouvons dans Dostoïevsky, n'est-ce pas celui même que nous propose l'Évangile; cet état dans lequel nous permet d'entrer ce que le Christ appelait la nouvelle naissance; cette félicité qui ne s'obtient que par le renoncement de ce qui est en nous d'individuel; car c'est l'attachement à nous-mêmes qui nous retient de plonger dans l'Éternité, d'entrer dans le royaume de Dieu et de participer au sentiment confus de la vie universelle.

Le premier effet de cette nouvelle naissance, c'est de ramener l'homme à l'état premier de l'enfance: «Vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu, si vous ne devenez semblables à des enfants.» Et je vous citais à ce propos cette phrase de La Bruyère: «Les enfants n'ont ni passé, ni avenir, ils vivent dans le présent», ce que l'homme ne sait plus faire.

«Dans ce moment, disait Muichkine à Rogojine, il me semble que je comprends le mot extraordinaire de l'apôtre: «Il n'y aura plus de temps.»

Cette participation immédiate à la vie éternelle, je vous disais que déjà nous l'enseignait l'Évangile où les mots: «Et nunc, dès à présent», reviennent sans cesse. L'état de joie dont nous parle le Christ est un état, non point futur mais immédiat.

—Vous croyez à la vie éternelle dans l'autre monde?

—Non, mais à la vie éternelle dans celui-ci. Il y a des moments, vous arrivez à des moments où le temps s'arrête tout d'un coup pour faire place à l'éternité.