Et Dostoïevsky, vers la fin des Possédés, revient encore sur cet étrange état de félicité où parvient Kiriloff.
Lisons ce passage qui nous permet de pénétrer plus avant dans la pensée de Dostoïevsky et d'aborder une déshérités les plus importantes qui me restent à vous dire[88]:
—Il y a des moments—et cela ne dure que cinq ou six secondes de suite—où vous sentez soudain la presence de l'harmonie éternelle. Ce phénomène n'est ni terrestre, ni céleste, mais c'est quelque chose que l'homme, sous son enveloppe terrestre, ne peut supporter. Il faut se transformer physiquement ou mourir. C'est un sentiment clair et indiscutable. Il vous semble tout à coup être en contact avec toute la nature, et vous dites: «Oui, cela est vrai. Quand Dieu a créé le monde, il a dit à la fin de chaque jour de la création: «Oui, cela est vrai, cela est bon.» C'est... ce n'est pas de l'attendrissement, c'est de la joie. Vous ne pardonnez rien, parce qu'il n'y a plus rien à pardonner. Vous n'aimez pas non plus, oh! ce sentiment est supérieur à l'amour! Le plus terrible, c'est l'effrayante netteté avec laquelle il s'accuse, et la joie dont il vous remplit. Si cet état dure plus de cinq secondes, l'âme ne peut y résister et doit disparaître. Durant ces cinq secondes, je vis toute une existence humaine, et pour elle, je donnerais toute ma vie, car ce ne serait pas les payer trop cher. Pour supporter cela pendant dix secondes, il faut se transformer physiquement. Je crois que l'homme doit cesser a'engendrer. Pourquoi des enfants, pourquoi le développement si le but est atteint?
—Kiriloff, est-ce que cela vous prend souvent?
—Une fois tous les trois jours, une fois par semaine.
—Vous n'êtes pas épileptique?
—Non.
—Alors, vous le deviendrez. Prenez garde, Kiriloff, j'ai entendu dire que c'est précisément ainsi que cela commence. Un homme sujet à cette maladie m'a fait la description détaillée de la sensation qui précède l'accès, et, en vous écoutant, je croyais l'entendre. Lui aussi m'a parlé des cinq secondes, et m'a dit^qu'il était impossible de supporter plus longtemps cet état. Rappelez-vous la cruche de Mahomet: pendant qu'elle se vidait, le prophète chevauchait dans le paradis. La cruche, ce sont les cinq secondes; le paradis c'est votre harmonie, et Mahomet était épileptique. Prenez garde de le devenir aussi, Kiriloff.
—Je n'en aurais pas le temps, répondit l'ingénieur, avec un sourire tranquille.
Dans l'Idiot, nous entendons également le prince Muichkine, qui lui aussi connaît cet état d'euphorie, le rattacher aux crises d'épilepsie dont il souffre.
Ainsi donc Muichkine est épileptique; Kiriloff est épileptique; Smerdiakoff est épileptique. Il y a un épileptique dans chacun des grands livres de Dostoïevsky: épileptique, nous savons que Dostoïevsky l'était lui-même, et l'insistance qu'il met à faire intervenir l'épilepsie dans ses romans nous éclaire suffisamment sur le rôle qu'il attribuait à la maladie dans la formation de son éthique, dans la courbe de ses pensées.
À l'origine de chaque grande réforme morale, si nous cherchons bien, nous trouverons toujours un petit mystère physiologique, une insatisfaction de la chair, une inquiétude, une anomalie. Ici, je m'excuse de me citer moi-même, mais, sans remployer les mêmes mots, je ne pourrais vous dire la même chose avec autant de netteté[89].
Il est naturel que toute grande réforme morale, ce que Nietzsche appellerait toute transmutation de valeurs, soit due à un déséquilibre physiologique. Dans le bien-être, la pensée se repose, et, tant que l'état de choses la satisfait, la pensée ne peut se proposer de le changer (j'entends l'état intérieur, car pour l'extérieur ou social) le mobile du réformateur est tout autre; les premiers sont des chimistes, les seconds des mécaniciens. À l'origine d'une réforme, il y a toujours un malaise; le malaise dont souffre le réformateur est celui d'un déséquilibre intérieur. Les densités, les positions, les valeurs morales lui sont proposées différentes, et le réformateur travaille à les réaccorder: il aspire à un nouvel équilibre; son œuvre n'est qu'un essai de réorganisation selon sa raison, sa logique, du désordre qu'il sent en lui; car l'état d'inordination lui est intolérable. Et, je ne dis pas naturellement qu'il suffise d'être déséquilibré pour devenir réformateur, mais bien que tout réformateur est d'abord un déséquilibré.
Je ne sache pas qu'on puisse trouver un seul réformateur, de ceux qui proposèrent à l'humanité de nouvelles évaluations, en qui l'on ne puisse découvrir ce que M. Binet-Sanglé appellerait une tare[90].
Mahomet était épileptique, épileptiques les prophètes d'Israël, et Luther, et Dostoïevsky. Socrate avait son démon, saint Paul la mystérieuse «écharde dans la chair», Pascal son gouffre, Nietzsche et Rousseau leur folie.
Ici, j'entends ce que l'on pourrait dire: «Ce n'est pas neuf. C'est proprement la théorie de Lombroso ou de Nordau: le génie est une névrose.» Non, non; ne me comprenez pas trop vite, et permettez-moi d'insister sur ce point qui me paraît d'une extraordinaire importance: