Il y a des génies parfaitement bien portants, comme Victor Hugo, par exemple: l'équilibre intérieur dont il jouit ne lui propose aucun nouveau problème. Rousseau, sans sa folie, ne serait sans doute qu'un indigeste Cicéron. Qu'on ne vienne pas nous dire: «Quel dommage qu'il soit malade! S'il n'était pas malade, il n'aurait point cherché à résoudre ce problème que lui proposait son anomalie, à retrouver une harmonie qui n'exclue pas sa dissonance. Certes, il y a des réformateurs bien portants; mais ce sont des législateurs. Celui qui jouit d'un parfait équilibre intérieur peut bien apporter des réformes, mais ce sont des réformes extérieures à l'homme: il établit des codes. L'autre, l'anormal, tout au contraire échappe aux codes préalablement établis.

Instruit par son propre cas, Dostoïevsky va supposer un état maladif qui, pour un temps, apporte avec lui et suggère à tel de ses personnages une formule de vie différente. En l'espèce, nous avons affaire à Kiriloff, ce personnage des Possédés sur lequel repose toute l'intrigue du roman. Nous savons que Kiriloff va se tuer, non point qu'il doive se tuer tout de suite, mais il a l'intention de se tuer. Pourquoi? C'est ce que nous n'apprendrons que vers la fin du livre.

—Votre idée de vous donner la mort est une fantaisie à laquelle je ne comprends rien lui dira Pierre Stépanovitch, et ce n'est pas moi qui vous l'ai fourrée dans la tête[91]; vous aviez déjà formé ce projet avant d'entrer en rapport avec moi et, quand vous en avez parlé pour la première fois, ce n'est pas à moi, mais à nos coreligionnaires politiques réfugiés à l'étranger. Remarquez en outre qu'aucun d'eux n'a rien fait pour provoquer de votre part une semblable confidence; aucun d'eux même ne vous connaissait. C'est vous-même, qui, de votre propre mouvement, êtes allé leur faire part de la chose. Eh bien! que faire, si prenant en considération votre offre spontanée, on a alors fondé là-dessus, avec votre consentement,—notez ce point,—un certain plan d'action qu'il n'y a plus maintenant moyen de modifier.

Le suicide de Kiriloff est 'un acte absolument gratuit, je veux dire que sa motivation n'est point extérieure. Tout ce que l'on peut faire entrer d'absurde dans ce monde, à la faveur et à l'abri d'un «acte gratuit», c'est ce que nous allons voir.

Depuis que Kiriloff a pris cette résolution de se tuer, tout lui est devenu indifférent; singulier état d'esprit dans lequel il se trouve, qui permet et qui motive son suicide et (car cet acte, pour être gratuit, n'est pourtant point immotivé) le laisse indifférent à l'imputation d'un crime que d'autres commettront et qu'il acceptera d'endosser; c'est du moins ce que pense Pierre Stépanovitch.

Pierre Stépanovitch, pense, par ce crime qu'il projette, lier des conjurés à la tête desquels il s'est mis, mais dont il sent que la dénomination lui échappe. Il estime que chacun des conjurés ayant participé au crime se sentira complice, qu'aucun d'eux ne pourra, n'osera se dégager.—Qui va-t-on tuer?

Pierre Stépanovitch hésite encore.—Il importe que la victime se désigne elle-même.

Les conjurés sont réunis dans une salle commune; et au cours de leur conversation, une question se pose: «Se peut-il que, parmi nous, il y ait en ce moment un mouchard?» Une agitation extraordinaire suit ces paroles; tout le monde se met à parler en même temps.

—Messieurs, s'il en est ainsi, poursuit Pierre Stépanovitch, je me suis plus compromis qu'aucun autre, par conséquent, je vous prie de répondre à une question—si vous le voulez bien, s'entend. Vous êtes parfaitement libres!

—Quelle question, quelle question? cria-t-on de toute part.

—Une question après laquelle on saura si nous devons rester ensemble ou prendre silencieusement nos chapkas et aller chacun de notre côté.

—La question, la question?

—Si l'un de vous avait connaissance d'un assassinat politique projeté, irait-il le dénoncer, prévoyant toutes les conséquences, ou bien resterait-il chez lui à attendre les événements? Sur ce point, les manières de voir peuvent être différentes. La réponse à cette question dira clairement si nous devons nous séparer, ou rester ensemble et pas seulement durant cette soirée[92].

Et Pierre Stépanovitch commence à interroger en particulier plusieurs des membres de cette société secrète. On l'interrompt.