—Inutile de questionner, tous répondront de même, il n'y a pas ici de délateur!
—Pourquoi ce monsieur se lève-t-il? crie une étudiante.
—C'est Chatoff. Pourquoi vous êtes-vous levé? demanda Mme Virguinsky.
Chatoff s'était levé, en effet. Il tenait sa chapka à la main et regardait Verkhovensky. On aurait dit qu'il voulait lui parler, mais qu'il hésitait. Son visage était pâle et irrité. Il se contint toutefois, et, sans proférer un mot, se dirigea vers la porte.
—Cela ne sera pas avantageux pour vous, Chatoff! lui cria Pierre Stépanovitch.
Chatoff s'arrêta un instant sur le seuil:
—En revanche, un lâche et un espion comme toi en fera son profit! vociféra-t-il en réponse à cette menace obscure; après quoi il sortit.
Ce furent de nouveaux cris et des exclamations.
—L'épreuve est faite[93].
Celui que l'оп doit tuer se désigne ainsi lui-même. Il s'agit de se hâter: le meurtre de Chatoff doit prévenir sa dénonciation.
Admirons ici l'art de Dostoïevsky, car entraîné à vous parler sans cesse de ses pensées, je me reproche d'avoir laissé trop de côté l'art admirable avec lequel il les expose.
Il se passe, à ce moment du livre, quelque chose de prodigieux, qui soulève un problème d'art particulier. On va répétant qu'à partir d'un certain moment de l'action, rien n'en doit plus distraire: l'action se précipite et doit aller tout droit au but. Eh bien! c'est précisément à ce moment—celui où l'action est engagée sur la pente la plus rapide—que Dostoïevsky imagine les interruptions les plus déconcertantes. Il sent que l'attention du lecteur est à ce point tendue, que tout, à ce moment, prendra une excessive importance. Il ne craindra donc pas de distraire de l'action principale par des crochets subits, où ses pensées les plus secrètes se trouveront mises en valeur. Le soir meme où Chatoff va dénoncer ou être assassiné, sa femme qu'il n'a pas revue depuis des années, arrive brusquement chez lui. Elle est près d'accoucher, mais Kiriloff ne se rend d'abord point compte de son état.
Imparfaitement traitée, cette scène pourrait être grotesque. C'est une des plus belles du livre. Elle forme ce que l'on appellerait, en argot de théâtre, une «utilité», en littérature, une «cheville»; mais c'est précisément ici que l'art de Dostoïevsky se montre le plus admirable. Il pourrait dire avec Poussin: «Je n'ai jamais rien négligé.» C'est à cela même que se reconnaît le grand artiste; il tire parti de tout, et fait de chaque inconvénient un avantage. L'action devait être ici ralentie. Tout ce qui s'oppose à sa précipitation devient de la plus haute importance. Le chapitre où Dostoïevsky nous raconte l'arrivée inopinée de la femme de Chatoff, le dialogue des deux époux, l'intervention de Kiriloff, et la brusque intimité qui s'établit entre ces deux hommes, tout cela forme un des plus beaux chapitres du livre. Nous y admirons de nouveau cette absence de jalousie, dont je vous parlais précédemment. Chatoff sait que sa femme est enceinte, mais du père de cet enfant qu'elle attend, il n'est même pas question. Chatoff est tout éperdu d'amour pour cette créature qui souffre et qui ne trouve à lui dire que des paroles blessantes.
Or, cette circonstance seule sauve les coquins de la dénonciation qui les menaçait et leur permit de se débarrasser de leur ennemi. Le retour de Marie, en changeant le cours des préoccupations de Chatoff, lui ôta cette sagacité et sa prudence accoutumée. Il eut dès lors bien autre chose en tête que sa sécurité personnelle[94].
Revenons à Kiriloff: le moment est venu où Pierre Stépanovitch compte profiter de son suicide. Quelle raison Kiriloff a-t-il de se tuer? Pierre Stépanovitch l'interroge. Il ne comprend pas bien. Il tâtonne. Il voudrait comprendre. Il a peur qu'au dernier moment, Kiriloff ne change d'idée, ne lui échappe... Mais non.
Je ne remettrai pas à plus tard, dit Kiriloff, c'est maintenant même que je veux me donner la mort.
Le dialogue entre Pierre Stépanovitch et Kiriloff reste particulièrement mystérieux. Il est resté très mystérieux dans la pensée même de Dostoïevsky. Encore une fois, Dostoïevsky n'exprime jamais ses idées à l'état pur, mais toujours en fonction de ceux qui parlent, de ceux à qui il les prête, et qui en sont les interprètes. Kiriloff est dans un état morbide des plus étranges. Il va se tuer dans quelques minutes, et ses propos sont brusques, incohérents; c'est à nous de démêler, au travers, la pensée même de Dostoïevsky.
L'idée qui pousse Kiriloff au suicide est une idée d'ordre mystique, que Pierre est incapable de comprendre.